TIEBELE, un roman d’Abraham Abassagué

Par Ludovic Ouhonyioué KIBORA

Le toponyme est évocateur  à plus d’un titre aussi bien au Burkina Faso qu’à l’extérieur de ses frontières. Plus qu’un nom, c’est l’histoire d’une culture, d’un peuple. Les Kasna comme l’auteur les désigne bien dans le texte  (pour être conforme  à l’usage. En réalité la transcription utiliserait un «  » entre le s et le n selon l’alphabet phonétique international). Le poids des lignages et leurs segmentations dans l’espace et le temps font de ce groupe socio-culturel de la province du Nahouri, au Sud-est du Burkina Faso, un modèle original d’organisation sociale.  Tiébélé l’une des plus grosses communes de cette  province compte 67 villages dont « la principauté de Kaya » avec son merveilleux décor à faire baver d’envie les réalisateurs de films westerns des années 70. Honte à qui mal interprète ! Encore étudiant aux bords de la Seine, Je me souviens de ces sollicitations diverses pour aider  à finaliser des films réalisés sur la beauté architecturale de ce pays kasena qui résistait  de son charme anodin dans le creux de la vallée, à l’assaut du béton et des parpaings.

Tiébélé, ce nom emporté par le vent et l’écho a attiré des visiteurs venus du monde entier, venus voir la dextérité et le talent artistiques des femmes Kasena. Ces peintures murales qui sont une alliance réussie d’esthétique et de messages forts sur la vie d’un peuple brave et fier de ses legs ancestraux. Magnifié à travers les reportages télés et les clips vidéo d’artistes musiciens ; expliqué par les écrits de chercheurs et acteurs culturels, Tiébélé méritait depuis bien longtemps  un roman. C’est le cadeau que lui a offert un de ses fils en juillet 2020. Le miroir qu’Abraham Abassagué a choisi de balader sur son village natal, ne se contente pas de passer sur le chemin, il monte dans les greniers de l’histoire au point d’ignorer une actualité en mouvement. Le choix est osé, le résultat est de belle facture. Le roman c’est aussi du rêve et l’auteur qui  est à son coup d’essai réussi la prouesse de nous faire entrer dans un univers de conte bâti sur des trames d’histoires de sociabilité avec un réalisme culturel troublant. A suivre le roman dans sa course sur les histoires sociales d’un Tiébélé raconté par grand-père, on ne s’attache pas à l’itinéraire d’un héros mais aux détails du paysage et autres éléments connexes. Alors, c’est avec plaisir qu’on découvre des pans entiers de la culture Kasena. Evènements marquants de la vie en société, heurs et malheurs d’une communauté d’hommes et de femmes qui ne se pensent pas exceptionnels, mais qui assument leurs particularismes culturels avec engouement. 207 pages qui se lisent avec aisance  grâce à une plume alerte,  facile et mélodieuse d’un auteur musicien-chanteur.

Pour adoucir la gravité du récit par endroit, l’auteur ne manque pas de verbe. Extrait : « Le ciel avait arboré sa pittoresque tunique pourpre. Celle qu’il aime à porter pour le plaisir de Maitre Soleil quand celui-ci s’apprête à aller au lit. Dans le village de Tiyolo, s’élevait, en un doux parfum sauvage, un terrible sentiment de deuil. Seuls quelques enfants débordant d’innocence pépiaient gaiement en bandes désordonnées, non loin de la maison. Même les oiseaux avaient perdu leur inspiration ce soir. Eux qui affectionnaient le coucher du soleil, particulièrement quand il était si beau, étaient muets. On aurait dit qu’ils étaient tous partis en voyage. Sur le sol, semblable à des fantômes couchés, les ombres des grands kapokiers de tout leur long ». Le lecteur est emporté dans le récit,  s’installe et attend comme ces choses et ces êtres. Suspens méditatif !  C’est à ces jeux que se livre Abassagué à travers  les seize chapitres de sa  première œuvre romanesque. Promoteur culturel à travers le festival   Nankana-Kasena Dwi-joro ), le conseiller des affaires culturelles qu’il est, a su faire bon usage du langage romanesque pour donner à voir autrement un peuple et sa culture.

Tiébélé, au-delà des imperfections littéraires et anthropologiques qui peuvent être notées par endroits, est un bon coup pour un écrivain naissant. Tiébélé  au-delà de l’œuvre est un soutien à l’action des  acteurs du ministère de la culture des arts et du tourisme, des populations du Nahouri et des partenaires techniques et financiers qui s’activent depuis belle lurette  pour une reconnaissance internationale des peintures murales encore bien entretenues dans « la cour royale » .Tiébélé c’est enfin un hommage  à toutes ces femmes comme  Kayê Tintana , « Trésor humain vivant » de 80 ans, qui continue de monter  les escaliers, pour apprendre aux jeunes générations le savoir-faire traditionnel dans le domaine des peintures murales. Si cette œuvre littéraire qui ne contient aucune trace de modernité pouvait inspirer la jeunesse toute entière, la transmission intergénérationnelle des joyaux hérités des pères accompagnerait toute action d’adoption culturelle. A bon entendeur… Bonne lecture !

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