QUARTIER KALGONDIN DE OUAGADOUGOU : A Kidal, le temps d’une journée

Mohamed Ag Moustapha (à d.), l’homme par qui transitent les Bellas

Des populations venues essentiellement du sahel burkinabè vivent depuis plus de trois décennies dans des habitations spontanées communément appelées zones non loties en plein cœur de Ouagadougou. Au quartier Kalgondin de l’arrondissement 05 de la capitale burkinabè, des milliers de personnes squattent un espace de 4 000 mètres carrées familièrement appelés « Kidal » par les riverains, en référence à cette grande ville du Mali voisin du Burkina. Tant bien que mal, elles font face aux vicissitudes de la vie comme c’était le cas dans la journée du mercredi 22 avril 2020.

– « De quoi as-tu peur ? »

– « Mieux vaut prévenir que guérir »

– « Parles, tu ne peux dire que ce que tu sais et ils ne vont pas te créer des problèmes »

– « Ecoutez, on va discuter devant vous tous. Là, s’il y a quelque chose, vous allez intervenir »

Hilarité générale face à la réticence d’une personne pourtant réputée prolixe. Entre imam du quartier, Hamado Diallo, et ses voisins, on ne s’accorde pas sur les modalités d’un aparté.  Pas facile donc de faire délier les langues lorsqu’il s’agit de percer le mystère de leur biotope. Malgré le passage d’un précurseur quelques heures plus tôt pour expliquer le principe, on n’est jamais trop prudent.  On consulte. On re-consulte. Finalement on opte pour un entretien grand public avant de se raviser quelques minutes plus tard.

Il est 10 heures ce mercredi 22 avril 2020. A cette période de la journée déjà, le soleil darde.  A l’ombre du manguier qui a vu arriver depuis une trentaine d’années les habitants de cette portion de la ville dans le quartier Kalgondin, six personnes sont assises autour d’un thé sous les notes mélodieuses d’un appareil de musique qui distille de la musique haoussa. Dans un contexte de pandémie du COVID 19, on essaie tant bien que mal de respecter les mesures barrières : port du masque par-ci, un mètre entre deux personnes par-là. Dans ces circonstances, les uns feuillettent le Coran, les autres parlent de tout et de rien. Tous ont les yeux rivés sur le fourneau où le fameux nectar est en ébullition dans une théière. Tout visiteur est accueilli par « Wa aleikoum salam » après s’être annoncé par « Aleikoum salam ».  Ainsi semble se dessiner le quotidien sur ce lot d’habitations dans l’arrondissement 05 de Ouagadougou. Il s’agit d’un enchevêtrement de maisons de fortune sur une centaine de mètres allant du centre d’éducation routière aux écoles Kalgondin en longueur. En largeur, les maisons s’étalent sur environ soixante (60) mètres entre le mur de l’aéroport de Ouagadougou et la fin du lotissement du quartier Kalgondin.

Pour en savoir davantage, il faut se déporter chez Dicko Oumarou, le porte-parole de la communauté peule qui occupe presque toute la partie sud du coin. Autour de cet homme svelte de 58 ans à la barbe blanche bien pendue, se dresse alors une assemblée spontanée. Elle s’agrandira au fur et à mesure que les minutes s’égrènent. Chacun voulant être témoin de ce qui sera dit. « Imam », comme l’appelle sa communauté, se souvient être arrivé à Ouagadougou en provenance de Gorom-Gorom (province de l’Oudalan, région du Sahel), seul, trois jours après le coup d’Etat du 15 octobre 1987. Le site, il le rejoindra trois années plus tard et y restera jusqu’à ce jour où il est devenu mari de trois femmes et père de six enfants. La portion qu’occupe Oumarou, il la doit au chef coutumier du quartier qui a répondu favorablement à sa demande d’un lopin de terre pour lui et sa famille après le lotissement. Si à son arrivée, il gagnait sa pitance quotidienne en vendant du thé, aujourd’hui, il fait la navette entre le Niger et le Burkina avec des produits issus de la maroquinerie. C’est son statut de premier venu qui lui confère le rôle de « porte-parole »  de sa communauté car précise-t-il : « je ne suis pas un chef ».

Le porte-parole des Peuls a donc vu presque tout le monde arriver.  A l’écouter, ceux qui ont pu se bâtir un pied à terre ont suivi le même processus : demander le terrain au Chef de Kalgondin et construire une maison en laissant un espace avec les maisons existantes pour le passage d’une charrette. De nombreux habitants du site sont dans la mendicité, certains sont vendeurs ambulants de thé ou d’articles divers. Les plus robustes s’essayent à la main d’œuvre sur différents chantiers de la ville.  Quel est le nombre de personnes qui sont sur le site ?  « Quand je m’installais, il y avait quelques maisons de Peuls et de Bellas. Aujourd’hui presque toutes les ethnies sont là », répond Oumarou. « Il peut répondre de nous car il a été à l’origine de notre arrivée mais pas de tout le monde » intervient Ibrahim Dicko, son voisin mitoyen. « Personne ici ne sait ce qui se passe chez les autres » ajoute imam Hamado Diallo retrouvant subitement la parole, après avoir été rassuré par ce qu’il vient d’entendre sans doute.

Une des caractéristiques des lieux reste la mobilité des hommes et des femmes qui y sont. Les va-et-vient sont incessants. Les espaces vides entre les maisons servent de dortoir à de nombreux sans domicile fixe. De l’avis des Peuls, la nuit tombée, ils peuvent se retrouver  avec mille (1000) personnes à droite et autant à gauche. Difficile, dans ces conditions de savoir « qui est qui ».  Avec la situation sécuritaire dans le Sahel burkinabè, est-il donc possible que des auteurs d’attaques terroristes viennent se fondre dans la masse. De l’avis des Peuls, « ce n’est pas exclu ». Il arrive même que des agents des forces de sécurité y fassent souvent des incursions et repartent avec des suspects mais jamais un des leurs.

Point de repli tactique pour Bellas

Si dans le quartier des Peuls, les maisons construites en terre ou en matériaux définitifs témoignent de la sédentarisation d’une bonne partie des occupants, chez les Bellas, l’habitat est l’expression même du nomadisme : plusieurs cases rondes de 3 à 6 mètres de diamètre groupées autour d’un espace commun d’environ 1000 mètres carrés et entièrement construites avec des branches, des bâches en plastique et de la paille ou des fibres végétales tissées ou tressées. Malgré le fait que les nomades se sédentarisent de plus en plus et adoptent l’habitat de l’ethnie du milieu où ils s’installent, les Bellas ont pu maintenir au centre-ville de Ouagadougou leur habitat temporaire adapté au milieu et à la grande chaleur. Sur cet espace vivent des centaines de personnes, toutes nomades… enfin presque toutes.

« Je suis le seul résident permanent du coin. Tout le monde ici part et revient », indique Mohamed Ag Moustapha. Ce polygame, avec deux (02) femmes et sept (07) enfants est le point focal entre la région du Sahel d’où partent les candidats à cette migration interne et la ville de Ouagadougou. Malgré la violence des rayons du soleil peu après la première prière de la journée, il se consacrait à la construction d’une case. Arrivé sur le site, il y a 15 ans, il dit n’avoir pour travail que d’« aller chercher ceux qui viennent à la gare, leur trouver un logement durant leur séjour et les ramener à la gare à la fin de leur séjour pour le retour ».

Une fois dans la capitale, tout ce beau monde s’adonne à deux activités principales : mendier la journée et lire le Coran la nuit. Ceux qui ont l’habitude d’emprunter les avenues Charles De Gaule, Ibrahim Babanguida, Bassawarga et le boulevard des Tansoba ont certainement rencontré aux différents carrefours de petits garçons et filles, sous la conduite d’adultes, tendant la sébile.

De ces escapades dans la ville, les mésaventures ne manquent pas, allant d’accidents de la circulation aux … enlèvements. Tout le site a en mémoire cette journée sombre de janvier 2020 où une fillette a été enlevée au nez et à la barbe de tous. Des occupants d’un véhicule, avec de gros billets à l’appui, sont arrivés à soustraire l’enfant de la vigilance de toute l’équipe sous le prétexte de lui remettre « une aumône spéciale » à leur domicile situé à quelques mètres de là. Une heure après leur départ, pas de nouvelle.  Pas de trace non plus jusqu’à la nuit tombée.  Plus de quatre (04) mois sont écoulés après cet enlèvement, et toujours rien.

Le quartier des Bellas est donc un site de « courts séjours ». Il n’y a pas de périodes propices ou déterminées dans l’année pour ces séjours.  Tout est fonction des revenus du moment. Chacun vient à Ouagadougou amasser de l’argent qui lui permettra d’aller survivre dans son village natal et une fois les poches vides reprend le chemin de la capitale : c’est donc un point de repli tactique.

L’interaction avec les autres communautés est limitée. La seule personne ressource reste Mohamed Ag Moustapha. Celui-ci assure ne pas connaitre de difficultés avec les voisins car « chacun est dans son coin et ne dérange pas l’autre ».

Les Peuls et les Bellas sont les deux principales communautés dans cette partie de Kalgondin. Il n’y a pas qu’eux. On y trouve également des Mossés, des Bissas, sédentaires certes, mais moins nombreux. Ils habitent des maisons construites en terre ou en matériaux définitifs de façon isolée tout au long du site. Certains, à l’image de Maurice Kaboré, y sont installés depuis une vingtaine d’années.  Le chef coutumier de Kalgondin a d’ailleurs fait de lui un de ses notables en l’intronisant « Manegre Naaba », c’est-à-dire le facilitateur de la cohésion sociale du quartier.  Même s’il n’a pas une emprise sur l’ensemble des habitants, il avoue que son avis est requis pour trancher dans les différends et dans les deuils. Sur l’occupation du terrain, il est formel : « Aucune terre n’est vendue, le chef donne toujours aux démunis pour qu’ils s’installent ». Mais la pratique sur le terrain nuance cette version officielle de l’occupation de la terre. En effet, après avoir obtenu un lopin du chef coutumier, certaines personnes ont morcelé leurs terrains pour les revendre, obligeant parfois leurs vis-à-vis à débourser au moins deux cent mille (200 000) F CFA pour à peine cinquante (50) mètres-carrés.

Kidal ou Kalgondin non loti ?

Par quelle appellation faut-il alors designer ce site ? Tout dépend de là où on se trouve.  « Je ne connais pas une autre appellation à part Kalgondin non loti », affirme Oumarou Dicko. « Ici, c’est Kalgondin non loti », renchérit Mohamed Ag Moustapha.

De l’avis du Manegre Naaba, bien que le terrain soit sous la responsabilité coutumière du chef   de Kalgondin, il reste une propriété de l’Agence de sécurité et de la navigation aérienne. Les désigner comme étant les habitants du « site de l’ASECNA » ne serait donc pas faux.

Du côté de la section lotie, on parle plutôt de « Kidal ». Du nom de cette grande ville du nord du Mali, capitale de la huitième région administrative du pays, qui a fait l’actualité en mars 2012 avec l’occupation des groupes armés terroristes et son lot de traitements dégradants et inhumains. « Ça remonte à l’époque où cette ville du Mali occupait l’actualité.  Au regard des similitudes entre les populations de cette région et celles qui vivent ici, nous l’avons rebaptisé Kidal », explique Soul, un natif de Kalgodin. Est-ce à dire qu’ils prennent leurs voisins comme des terroristes ?  « Nonnnn ! On les taquine seulement. C’est vrai qu’il y a des gens qui arrivent sans qu’on ne sache d’où ils viennent mais certains enfants du site et nous avons grandi ensemble ici », coupe-t-il.

« Kalgondin non loti »,  « site de l’ASECNA » ou « Kidal » reste un vaste étendu d’installations anarchiques comme on en compte presque partout dans tous les arrondissements de la ville de Ouagadougou. Une trentaine d’années d’existence et des habitants qui refusent pourtant d’en prendre goût. « Je vis dans la hantise permanente de ne pas avoir un titre foncier de mon lopin de terre, dans l’impossibilité d’investir de gros moyens et de donner des injonctions à ceux qui prennent votre quartier comme un passoir », regrette Oumarou. Lui, le porte-parole d’une bonne partie des habitants ne fait que traduire une angoisse collective. Lors d’une audience en début d’année, le maire de l’arrondissement 05 leur a promis de trancher sur leur cas. Pour le moment, c’est le train-train quotidien en attendant qu’un autre vent souffle sur cette portion de Kalgondin.

Jour paisible, nuit chaude

Les rayons du soleil commencent à disparaitre du ciel.  Ceux qui avaient rejoint les autres quartiers de la ville aux premières heures de la journée pour différentes raisons, regagnent leurs domiciles.  La densité devient de plus en plus forte. Il y a à peine de l’espace pour se faufiler. Devant chaque maison, une femme propose quelque chose : bouillie, galettes, beignets, gâteaux, riz, haricot…de quoi se remplir le ventre avant de retrouver le lit. On entend des cris par ici, des rires par là. L’énergie solaire aidant, des projecteurs illuminent tous les coins. Même les enfants s’invitent dans l’ambiance avec des jeux de leur âge. On se croirait à une fête foraine.

Dès 18h, la seule mosquée fermée, c’est à l’air libre que les fidèles de la religion de Mahomet se retrouvent pour les prières du soir. Ils forment au moins cinq rangées, chacune longue de vingt mètres environ.

Chez le boucher, c’est le moment propice pour de bonnes affaires. « Comme les gens reviennent du travail, ils ont l’argent pour manger de la viande. Même si je ne vends pas tout, j’écoulerai au moins la moitié », assure-t-il. Son hangar ne désemplit pas. Entre ceux qui prennent une assiette sur place et ceux qui emballent pour emporter, il n’a que le temps de dire « bonsoir ».  C’est le seul lieu où des fonctionnaires du coin se retrouvent pour faire le point de la journée. Les échanges tournent autour de la fermeture des mosquées, la levée du couvre-feu et le mois de ramadan prévu dans deux jours.

Il est 21h, heure du couvre-feu instauré pour limiter la propagation du COVID 19. Petit à petit le silence tombe sur le site et balaie le vacarme qui y régnait. Chacun rejoint son lieu de couchage. Les allées entre les maisons deviennent noires de monde. Il est l’heure de dormir. Demain est un autre jour.

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