Lutte contre le terrorisme : Le grand malaise

Confrontée à la pire tuerie de l’histoire du Burkina avec la mort de 132 personnes selon le bilan officiel dans la nuit du 04 au 05 juin dernier à Solhan dans la province du Yagha, le chef d’état-major général des armées le général Moise Miningou est dans la tourmente. Cette hécatombe a créé un malaise au sein de l’armée, fer de lance dans la lutte contre le terrorisme.

Par Atiana Serge OULON atioul7@yahoo.fr

La riposte a été menée quelques jours après le drame dans la commune de Solhan, province du Yagha. L’armée de l’air a arrosé la zone de frappes. Des éléments des forces spéciales de l’armée existantes depuis 2019 dont le décret de régularisation vient d’être signé en juin dernier et l’Unité spéciale d’intervention de la gendarmerie nationale (USIGN) étaient en appui au sol. L’information de la riposte n’est pas annoncée publiquement. Les frappes aériennes sont une des réactions de l’armée burkinabè après le drame de Solhan. En l’absence de stratégie nationale de lutte contre le terrorisme, la gestion au cas par cas et ponctuelle continue, constate amer un officier. Des jours après, les réunions se sont enchainées. Conseil de défense et de sécurité, réunions au ministère de la Défense nationale et des anciens combattants, à l’Etat-major général des armées. Le président du Faso Roch Marc Christian Kaboré lui, a procédé à des consultations. Jusqu’au sein de l’armée, le choc du drame de Solhan a été ressenti. « C’est un coup dur » reconnait un haut gradé de l’armée.

Pas d’explication officielle sur les circonstances du drame de Solhan

Dans la nuit du 04 au 05 juin, des centaines d’individus armés ont fauché des vies sur deux sites d’orpaillage de la commune de Solhan. Selon les témoignages de rescapés, des personnes endormies dans des concessions ont été tuées systématiquement. La piste de représailles contre les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) et des orpailleurs est plausible selon différents interlocuteurs. Le 29 mai, deux jeunes ont été égorgés par des hommes armés pour avoir été sélectionnés pour être des Volontaires pour la défense de la patrie dans le village de Takatani, commune de Bondoré province du Yagha. Cet acte moins d’une semaine avant le drame de Solhan rend crédible selon certains, l’hypothèse de l’infiltration des sites d’orpaillage par les individus armés non identifiés pour faire payer à la population la collecte de fonds initiée en vue de doter les VDP de moyens roulants pour sécuriser les sites. Plus de trois semaines après la tuerie, ni l’exécutif ni l’armée n’ont donné les circonstances du crime ou les raisons de la riposte tardive. Une situation qui en rajoute à la colère, à l’indignation et à la frustration des Burkinabè.

Le chef d’état-major général des armées disparu des radars

Pour le gouvernement c’était également le choc. Il a fallu attendre trois jours plus tard pour avoir une prise de parole au sommet. Le Premier ministre Marie Joseph Christophe Dabiré flanqué de quatre ministres ceux en charge de la défense Cherif Sy, de la sécurité Ousséni Compaoré, de l’action humanitaire Laurence Marshal Ilboudo et de la communication Ousséni Tamboura sont allés sur les lieux du drame à Solhan dans le Yagha. Aucun chef militaire n’était de la délégation. Ils ont passé quelques heures à Solhan puis au chef-lieu de province Sebba et à Dori le chef-lieu de région et sont revenus à Ouagadougou.

Le deuil national de 72 heures décrété le lendemain du drame n’a pas atténué la douleur des Burkinabè. Des mesures d’interdiction de circulation d’engins à deux et trois roues ont été prises. Des décisions qui passent mal au sein de la population. Lors de la marche organisée par une coalition de structures de la société civile le 12 juin à Dori ces mesures ont été décriées y compris la non réaction des détachements militaires. Qu’est ce qui s’est passé pour qu’un tel drame puisse survenir dans une province où il y a la présence de deux détachements militaires ? Pourquoi les alertes n’ont pas permis de prévenir l’hécatombe ? Pourquoi n’y a-t-il pas eu de riposte après l’action macabre des individus armés non identifiés qui a ouvert la voie qu’ils reviennent sur la scène de leur crime pour commettre d’autres actes ? les questions sont sans réponses.

Le renseignement avait pourtant été donné…

Depuis la survenue du drame, le Chef d’état-major général des armées le général Moise Miningou est resté discret. Aucune apparition publique. Aucune prise de parole publique. Les Burkinabè l’ont découvert le 18 juin dernier lors de la cérémonie de fin d’année au Prytanée militaire du Kadiogo (PMK). Selon nos informations, en privé le choc est au rendez-vous chez les chefs militaires. Le drame de Solhan est le révélateur d’un « profond malaise » au sein de l’appareil sécuritaire confient plusieurs sources dans la chaine antiterroriste.

Selon une source au sein du renseignement burkinabè, les alertes avaient pourtant été données. « Depuis le 15 mai jusqu’au matin du 04 juin, les mouvements des groupes armés, le type de matériels qu’ils ont et leur probable cible dans la zone du Yagha étaient signalés permanemment » affirme cette source. Le nombre d’individus armés, leurs armements, leurs moyens roulants, leurs zones de refuge et les itinéraires qu’ils empruntent tels que les villages de Habanga, Banguel, Warkèrè, Kabèl entre autres ont été donnés ajoute la même source. Le constat est fait. « L’exploitation du renseignement pose problème » regrette-t-il amer. Les détachements militaires ne sont plus offensifs. Les opérations militaires sont ponctuelles. « On est en mode roue libre. On ne combat pas. On ne mène pas la guerre. La situation s’enlise…ça convient à tout le monde » maugrée un officier déployé dans la région du Sahel. Le drame de Solhan remet à la surface une crise de confiance qui expliquerait comme autre raison de l’enlisement sur le terrain dans la lutte contre le terrorisme avec des résultats mitigés. « Les difficultés ou retards de paiements récurrents des primes d’opérations surtout en 2019 et 2020 ont contribué à effriter la confiance entre les chefs et la troupe », explique un officier militaire. En effet, plusieurs détachements militaires et des éléments du Groupe d’action rapide, de surveillance et d’intervention (GARSI) ont passé plus d’une année sans recevoir les primes d’opérations. De même, la quasi-totalité des détachements ont au moins une fois connu un retard de paiement de ces primes. « Ce qui est totalement inexplicable dans un contexte où les soldats entendent que le budget de la défense a augmenté et l’argent est disponible » soutiennent plusieurs sources.  Ces retards ne contribuent pas à renforcer les liens entre les chefs et la troupe. Il n’y a pas que cet élément.

L’armée est aussi à l’image de la société burkinabè. L’argent est au cœur des préoccupations de bon nombre de personnes y compris au sein des forces armées nationales. Selon un militaire « il y a des revendications permanentes de primes supplémentaires et autres avantages, la priorité est aux missions de maintien de la paix et la recherche du gain financier au détriment de l’exécution de la mission ». Pourtant les Burkinabè qui ont défendu le pays pour l’indépendance et ceux qui se sont révoltés lors de différentes insurrections ou les guerres de 1974 et 1985 n’avaient pas nécessairement rempli leur compte bancaire avant de défendre la patrie. Le problème est donc dans la capacité des chefs militaires à mobiliser la troupe, à la gonfler à bloc pour mener le combat.

Des cas de faux rapports sur des missions qui n’ont pas été exécutées…

L’immixtion des politiques et la politisation de l’armée constituent un autre problème. Des militaires tous grades confondus tissent des relations informelles et officieuses entre des politiques, du président du Faso Roch Marc Christian Kaboré au ministre en charge de la défense nationale et des anciens combattants Cherif Sy en passant par le président de l’Assemblée nationale Alassane Bala Sakandé. Le circuit normal du commandement est par moment contourné, des liens pas toujours au service de l’intérêt général se tissent. Cette situation fait le lit des nominations perçues comme pas toujours respectueuses de la compétence et de critères objectifs. Ces liens avec les politiques font aussi le lit du sentiment que certains militaires sont tout puissants et intouchables.  Si ce n’est pas ces connexions politiques et militaires, des faits de faux rapports existent. Des chefs de corps « fabriqueraient » des comptes rendu sur des missions qui n’ont pas été menées pour donner l’impression qu’ils travaillent selon des informations concordantes. Ces faits sont balayés du revers de la main par d’autres sources militaires « Ce sont des ragots, de la jalousie et des règlements de compte. » Ces tensions traduisent un problème au sein des éléments.

La lutte contre le terrorisme a également mis à l’épreuve l’efficacité des méthodes utilisées par l’armée. Des lignes de fracture ont apparu par moment entre les chefs militaires et de jeunes officiers. « Dans le combat asymétrique, on s’efforce d’appliquer des principes classiques de la guerre conventionnelle. On a expliqué aux chefs fatigués. Tu deviens leur ennemi si tu insistes. C’est comme si tu penses connaitre plus qu’eux » explique une source militaire.

 

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