LUTTE CONTRE LE TERRORISME : Le chérif qui voulait casser du terrorisme

Du Conseil national de la Transition au ministère de la Défense nationale et des anciens combattants, Moumina Cheriff Sy a croisé le fer. Depuis qu’il a été porté à la tête de ce département ministériel le 24 janvier 2019, jamais il n’a autant concentré les attentions en particulier ces derniers temps.

Par Atiana Serge OULON (atioul7@yahoo.fr)

La nuit du lundi 19 août 2019 est un cauchemar. Lorsque le ministre de la Défense nationale et des anciens combattants Moumina Cheriff Sy reçoit l’information de l’attaque perpétrée par la branche de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest contre le détachement militaire de Koutougou dans la province du Soum, région du Sahel, il mesure l’ampleur du défi qui se dresse. 24 militaires venaient d’être tués sous les balles assassines de terroristes. Les relations vont se fissurer suite à des échanges de SMS entre le ministre Sy et le Chef d’Etat-major général des armées, le général Moise Miningou. L’attaque la plus sanglante jamais enregistrée dans l’histoire des Forces armées nationales du Burkina Faso restera à travers la gorge du ministre Sy. Les relations avec le Chef d’Etat-major général des armées se distancieront pour cause de doute sur la capacité à gérer, la loyauté ou la fidélité.

Moumina Chériff Sy, Ministre de la défense

L’acte héroïque des gendarmes du détachement de Arbinda dans le Soum a illustré ce froid entre le ministre de la Défense nationale et des anciens combattants et le Chef d’Etat-major général des armées. L’attaque d’ampleur des terroristes dans la nuit du 24 décembre 2019 est repoussée. Les gendarmes tuent au moins 97 assaillants mais déplorent sept de leurs collègues et 35 civils, en majorité des femmes, tués. Action de bravoure et héroïque, le ministre d’Etat accompagné de cinq autres ministres se sont déplacés à Arbinda pour féliciter les gendarmes qui ont accompli le boulot. A peine ont-ils redécollé pour Ouagadougou que le général Miningou qui était à l’Est a débarqué sur les lieux pour féliciter également les pandores.

Pendant qu’il s’éloigne du CEMGA, le ministre de la Défense Sy se rapproche du Chef d’état-major de l’armée de terre, le colonel Gilles Bationo. Les deux, le président intérimaire autoproclamé pendant le putsch manqué de septembre 2015 et l’ancien commandant de la deuxième région militaire Bobo qui a refusé jusqu’au bout d’entrer en résistance, sont devenus proches. Un évènement administrera cette distanciation du ministre Sy d’avec le Chef des armées, le général Miningou. L’association Citoyen du renouveau organise le 16 décembre 2019 au Conseil burkinabè des chargeurs (CBC) de Ouagadougou un panel sur la situation sécuritaire. Plusieurs panélistes sont conviés pour analyser la situation sécuritaire au Burkina Faso. Le colonel Gilles Bationo, Chef d’état-major de l’armée de terre fait partie des communicateurs. Sauf qu’il y a eu un couac. Le colonel Bationo a été directement invité à participer à cette conférence. La publicité autour de l’activité a été faite bien avant que le Chef d’Etat-major général des armées n’en soit saisi officiellement.

Brouille avec le ministre de la Sécurité

Les relations entre le ministre de la Défense nationale et des anciens combattants Moumina Cheriff Sy et celui de la Sécurité Ousseni Compaoré ne sont pas non plus au beau fixe. Des accusations mutuelles d’immixtion dans la gouvernance de leurs départements respectifs sont dégainées. « Ce n’est pas le moment d’en parler » a confié le patron de la Sécurité burkinabè Ousséni Compaoré joint par L’Evénement. A son arrivée au ministère de la Sécurité, il a tenté un changement à la tête de la Police nationale. Son initiative d’évincer le contrôleur général, Jean-Bosco Kienou de la direction générale de la Police nationale échoue. Le ministre de la Défense Moumina Cheriff Sy est pointé du doigt. Il aurait été de ceux qui ont manœuvré pour l’échec de ce limogeage. Le ministre en charge de la défense serait un des soutiens du contrôleur général Kienou. Dans tous les cas, la proposition du ministre de la Sécurité n’est pas passé à Kosyam. Un autre sujet constituera la pomme de discorde.

L’installation d’un détachement de la gendarmerie à Arbinda dans le Soum est la source de cette tension. Le poste a été installé sur instruction du ministre de la Sécurité. Le Chef d’état-major de la gendarmerie le colonel major Omer Marie Bruno Tapsoba rend donc compte naturellement au ministre Compaoré des actions de ce détachement militaire. Ce qui n’est pas du goût du ministre Sy. La gendarmerie relève du ministère de la Défense et pourquoi les comptes rendus vont être faits au ministre de la Sécurité se serait plaint Moumina Cheriff Sy. Bien que relevant du département de la Défense nationale, au moins 80% des actions de la gendarmerie relève de la sécurité intérieure donc du ministère de la Sécurité, explique un spécialiste. Toujours est-il que cette situation n’a pas renforcé la cohésion et créé un climat serein de collaboration et de collégialité pour traquer ceux qui troublent la quiétude des Burkinabè. Comment concevoir et galvaniser la lutte en l’absence d’une stratégie antiterroriste claire si les têtes pensantes de cette lutte entretiennent des rapports difficiles ? Voilà l’équation à laquelle le Burkina doit résoudre pour mieux faire face à la lutte contre le terrorisme.

La mine serrée, jamais de sourire, les yeux derrière des lunettes de soleil, Moumina Cheriff Sy a tout l’air d’un chef de guerre. Après la résistance au putsch manqué du 16 septembre 2015, Sy a enfilé en plus le manteau de El commandante. « Intransigeant, irréductible, indomptable, inflexible et parfois même insupportable » tels sont les traits caractéristiques de Moumina Cheriff Sy décrit par le préfacier de son livre Burkindlum. Mes cahiers de la résistance au putsch de septembre 2015 au Burkina Faso, le journaliste français Remi Rivière. L’ancien directeur de publication de l’hebdomadaire Bendré qui a occupé le perchoir du Conseil national de la Transition (CNT) après avoir été recalé par le collège de désignation du président de la Transition va jouer un rôle historique dans la résistance au putsch manqué du 16 septembre 2015. Ce n’est pas pour rien que le 24 janvier 2019 lorsque son nom figure sur la liste des membres du gouvernement, un vent d’espoir anime plusieurs personnes dans certains milieux. « Il fera bouger les lignes » se réjouissait un militaire aux premières heures de la publication du gouvernement conduit par Christophe Marie Joseph Dabiré.

Cheriff Sy, Grosse déception ?

L’heure est grave au Burkina. Nommé le 24 janvier 2019, il prend fonction le lendemain. Ce jour-là le natif de Néma, ville mauritanienne située à la frontière avec le Mali, était-il trop confiant, trop sûr de lui, lorsqu’il prenait officiellement la charge du ministère de la Défense nationale et des anciens combattants ? « Le plus grand défi, c’est de gagner la confiance de nos populations. Et nous sommes dans une institution où ces défis sont faciles à relever parce qu’elle regorge de ressources humaines de qualité pour relever tous les défis qui s’imposent à elles, mais aussi parce que dans cette institution, le sens de l’honneur et le sens de la patrie sont très élevées » déclarait-il ce vendredi 25 janvier 2019. Comptait-il appliquer sa formule déclinée dans son livre, « Burkindlum. Mes cahiers de la résistance au putsch de septembre 2015 au Burkina Faso » ? Sa stratégie expérimentée lors de la résistance au putsch était de ruiner le moral par des messages bien ciblés, engager la bataille psychologique et diffuser des messages pour scier le moral. « Il a cru que c’était facile » commente un officier. Au Burkina Faso, depuis qu’il est au ministère de la Défense, il refuse de s’exprimer lorsqu’il est sollicité par les journalistes. Il a fait de même dans le cadre de cet article. Moumina Cheriff Sy n’a pas donné suite aux demandes de L’Evénement. Pour retrouver sa vision, il faut relire l’article publié par le journal sud-africain Mail Guardian lorsqu’il s’est rendu dans ce pays d’Afrique australe en mai 2019. Sa vision de ministre de la Défense nationale et des anciens combattants expliquée au journaliste Sud-africain Simon Allisson se déclinait en trois axes à savoir moderniser et professionnaliser l’armée, redonner la confiance entre population et armée et lutter contre ceux qui attaquent le pays. Un chantier gigantesque. Un vent nouveau semble souffler. Le général Moise Miningou, troisième Chef d’Etat-major général des armées depuis l’arrivée au pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré après le général Pingrnoma Zagré et le général Oumarou Sadou, nommé le 10 janvier 2019, multiplie les décisions en février 2019 à la tête de l’armée burkinabè.

Une opération militaire antiterroriste dénommée Otapuanu est montée en mars 2019. Elle se déroule dans les régions de l’Est et du Centre Est. Des bases terroristes sont démantelées dans les régions des Cascades, des Hauts Bassins. Du matériel militaire est acquis avec notamment le renforcement de la flotte de l’armée de l’air. Un recrutement exceptionnel de 500 éléments au profit de l’armée de terre est opéré pour faire face au problème d’effectif.

L’Etat a aussi cassé la tirelire. En 2019, le Burkina Faso est dans le top 15 des pays les plus gros dépensiers en armement avec une hausse de ses dépenses de 22%. 358 000 000 de dollars soit un peu moins de 200 000 000 000 de francs CFA selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockolm (SIPRI) qui inclue dans ses calculs les dépenses de la Défense et de la Sécurité de chaque pays. Le budget du ministère de la Défense nationale et des anciens combattants dont le budget ne cesse de croître depuis ces trois dernières années.

En plus de ces actions, des décisions sont prises pour resserrer les rangs et faire de la lutte contre le terrorisme la priorité numéro un des forces armées nationales. Suspension jusqu’à nouvel ordre du déploiement des officiers des forces armées nationales en qualité d’observateurs militaires et officiers d’état majors au sein des différentes opérations de soutien à la paix, suspension des stages militaires, interdiction de voir des militaires en tenue et pendant les heures de service dans les salles de jeux de hasard, menace de radiation de militaires pour abandon de poste de combat en présence de l’ennemi, gel des demandes de départ volontaires de l’armée… c’est toute une batterie de mesures prise par le Chef d’Etat-major général des armées Moise Miningou en février 2019. Tout ceci pour quel résultat ?

Immixtion dans l’opérationnel

Le Burkina fait l’objet d’attaques contre les symboles de l’Etat (police, gendarmerie, mairie, Eaux et forêts, écoles, lycées…), de leaders coutumiers, religieux et politiques (imams, prêtres, pasteurs, député, maire, conseiller municipal), des assassinats ciblés et tueries de masse de populations civiles. 2019 a été encore plus particulièrement meurtrière avec des attaques aux bilans encore dramatiques. Les Burkinabè ont en mémoire les drames de Koutougou dans le Sahel et Boungou dans la région de l’Est. A Koutougou dans le Soum, 24 militaires sont morts suite à une attaque terroriste. A Boungou dans la Kompienga ce sont 38 civils qui sont tués. Les attaques n’ont ni cessé ni baissé d’intensité. La situation ne s’arrange pas. Pire, elle s’est dégradée davantage. Les Burkinabè s’interrogent sur le pourquoi de cette intensité des attaques armées contre le pays. « C’est une question que je me pose trois fois par jour », déclarait-il au confrère Sud-africain Simon Allisson du journal Sud-africain Mail Guardian. Si la situation se complique ce n’est pas tant que le terrorisme est asymétrique et insurmontable confient plusieurs hauts gradés. La gestion du problème par les gouvernants pose aussi problème. « Personnellement je suis de ceux qui pensaient que Cheriff Sy pouvait apporter quelque chose. Mais je suis totalement déçu. C’est une grosse déception », déclare amer un officier supérieur. La déception est au rendez-vous selon lui parce que l’ancien Haut représentant du Chef de l’Etat est imperméable aux observations et conseils, persuadé qu’il connaît. Ce qui n’est pas toujours le cas. Une situation qui s’ajoute aux rapports pas toujours fluides que le ministre de la défense entretient avec son collègue de la Sécurité, le Chef d’Etat-major général des armées le général Miningou et le Chef d’Etat-major de la gendarmerie le colonel major Tapsoba. La situation à la Police nationale avec des tensions au sein de la hiérarchie n’est pas de nature à optimiser le rendement de cette institution importante dans le maillage du paysage national et la collecte du renseignement. Frictions entre syndicats, Alliance Police nationale (APN) et Union Police nationale (UNAPOL), radiation de 14 policiers dont la justice a annulé la décision, mise à l’écart de plusieurs personnels de la police nationale dont une vingtaine de commissaires de police accusés à tort ou à raison d’être de mèche avec l’APN sont autant d’éléments qui pourrissent inutilement l’atmosphère.

La vision du ministre de la Défense nationale et des anciens combattants de son portefeuille est aussi mise en cause. « Le plus grand reproche qu’on lui fait c’est de s’immiscer dans l’opérationnel. Mettre entre parenthèse la hiérarchie pour souvent donner directement des instructions. Dans l’armée, ça ne passe pas » confie pour sa part un haut gradé de l’armée.

« C’est nous même qui avons complexifié la situation. On ne s’est pas suffisamment organisé à l’intérieur pour faire face au terrorisme » affirme un chef militaire.

 

Encadrés

Encadré 1

Comment est-il entré au gouvernement ?

Son entrée au gouvernement s’est faite par petites touches. Bombardé Haut représentant du Chef de l’Etat le 09 mars 2017, Moumina Cheriff Sy était des voyages présidentiels à l’extérieur. Il s’occupait des questions de défense et de sécurité à ce poste. A l’interne, ses contacts lorsqu’il était président du CNT lui ont permis de faire parvenir des messages au Chef de l’Etat dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Ce qui n’était qu’une marche pour accéder au portefeuille de la défense. L’ancien président de la Société des éditeurs de presse privée (SEP) a posé ses conditions avant d’entrer au gouvernement. Il n’était pas question pour lui d’être dans une équipe dirigée par le Premier ministre Paul Kaba Thièba. Décoré le 19 décembre 2015 à la dignité de la Grand-Croix de l’Ordre national par le président de la Transition Michel Kafando, plus haute distinction du pays, Cheriff Sy souhaitait être nommé avec rang de ministre d’Etat. Protocolairement il venait après le Premier ministre. C’était sa deuxième condition. Elles ont été satisfaites par le président du Faso Roch Marc Christian Kaboré en procédant au changement de Chef de gouvernement. Paul Kaba Thièba a laissé la Primature au profit de Christophe Marie Joseph Dabiré.

En plus d’avoir posé ses conditions pour sa nomination, Sy a suivi les tractations pour la formation du gouvernement. Lorsque Harouna Kaboré était sur la sellette et annoncé partant du ministère du Commerce, de l’industrie et de l’artisanat, un poste qu’il occupait depuis le remaniement du 31 janvier 2018, il a fallu de longues et âpres discussions pour que le concepteur du mouvement « le Faso d’abord » conserve son maroquin. Moumina Cheriff Sy y a été d’un secours. L’ancien Haut représentant du Chef de l’Etat aurait obtenu que Harouna Kaboré son « jeune camarade et brillant activiste », tel qu’il le décrit dans son livre « Burkindlum. Mes cahiers de la résistance au putsch de septembre 2015 au Burkina Faso », reste au gouvernement.

A.S.O.

Encadré 2

La méthode du Cherif

Le gratin du ministère de la Défense nationale et des anciens combattants est réuni ce 23 décembre 2019 pour le deuxième Conseil d’administration du département. Les discussions portent sur la « coopération militaire bilan 2018-2019 : acquis, difficultés et perspectives » et « Présentation de la situation sécuritaire : acquis, insuffisances et propositions d’actions ». Le premier responsable du ministère Moumina Cheriff Sy est au pupitre. Le ministre lance cette question pendant son discours de clôture du deuxième CASEM : la situation sécuritaire au Burkina Faso est-elle vraiment du terrorisme ou une campagne de déstabilisation ?

La question semble triturer son esprit. Un mois plutôt, Moumina Cheriff Sy a invité en novembre 2019 à Ouagadougou le major général égyptien Mohamed Hesham. Il est consultant de la Haute académie Nasser et membre du conseil d’administration du Centre de recherche sur le Moyen orient Université. Venu à Ouagadougou, Mohamed Hesham va multiplier des conférences sur le même thème « Guerres et conflits de 4è génération » au profit des membres du gouvernement, des acteurs de la société civile, de coutumiers et de journalistes. L’objectif de ces conférences selon le ministre Sy est de « permettre une meilleure lecture des évènements qui secouent le monde notamment le terrorisme afin de donner des éléments d’analyse pour mieux connaître les objectifs de ces guerres et conflits, leurs caractéristiques, leurs techniques et méthodes ». Il ajoutera que « l’intérêt premier c’est que nous nous interrogions par rapport à l’adversité à laquelle nous sommes confrontés. Ce n’est pas une affaire des Forces de défense et de sécurité mais il faut une synergie d’action entre toutes les forces vives de la nation pour apporter une réponse adéquate contre cette adversité ».

Le consultant égyptien déclinera les grandes lignes des guerres de 4è génération. Le terrorisme est une des méthodes des guerres de 4è génération explique Mohamed Hesham. Le terrorisme a plusieurs niveaux, a-t-il déclaré. Il peut avoir un fondement religieux, politique ou social avec des opérations individuelles et des groupes organisés. Il y a des acteurs non étatiques qui agissent. Des Etats sont aussi acteurs, ceux-ci parrainent le terrorisme, affirme le major général égyptien.

A.S.O.

Encadré 3

Cheriff Sy et l’ancien ambassadeur de France au Burkina Xavier Lapeyre de Cabane

En quittant Ouagadougou en ce mois de mai 2019 pour l’Afrique du Sud pour assister à l’investiture du président Sud-africain Cyril Ramaphosa, Cheriff Sy avait son idée en tête. Jouer de ses relations au sein du parti au pouvoir Sud-africain, le Congrès national africain (ANC) pour obtenir le soutien de la Nation arc-en-ciel, première puissance militaire et économique du continent, au Burkina dans sa lutte contre le terrorisme. Ce n’est donc pas pour une simple villégiature qu’il a plaidé auprès du président du Faso Roch Marc Christian pour ce voyage en Afrique du Sud. Un pays qu’il connaît du temps où il dirigeait la Société des éditeurs de presse africains en sa qualité de journaliste et président de la Société des éditeurs de presse privée du Burkina Faso. En l’absence du président du Faso, le Burkina devait se faire représenter en cette cérémonie d’investiture par son ministre des Affaires étrangères Alpha Barry ou son ambassadeur du Burkina en Afrique du Sud Oumarou Maiga selon les règles diplomatiques. Mais Moumina Cheriff Sy a préféré se saisir de cette opportunité pour fouler le sol sud-africain.

En Afrique du Sud, le ministre de la Défense Sy peut compter sur son confrère et ami Mathatha Tsedu. Mathatha Tsedu est un journaliste, panafricaniste, bien introduit dans le parti au pouvoir Sud-africain ANC. Proche de Nkosazana Dlamini Zuma présidente de la Commission de l’Union africaine au moment du putsch, Tsedu était à Ouagadougou dans le cadre du Festival international pour la liberté d’expression et de presse (FILEP) en septembre 2015. Sa relation privilégiée avec Nkosazana Dlamini Zuma a été pour quelque chose pour que la Commission de l’Union africaine et le Conseil de paix et sécurité de l’instance régionale condamnent le putsch de septembre 2015 et traitent les putschistes de terroristes.

Cinq ans plus tard, Moumina Cheriff Sy sollicite encore son ami Tsedu. En plus de faire le plaidoyer auprès du parti Etat l’ANC afin que l’Afrique du Sud puisse aider le Burkina Faso, c’est lui qui contacte le journaliste Simon Allisson du Mail Guardian. Ce dernier se rend à l’hôtel du patron de la défense burkinabè pour l’entretien. Bilingue selon nos informations, l’échange s’est déroulé en français. La situation sécuritaire au Burkina est passée en revue. Sy se lâche et crache ses vérités. Il pense que le G5 Sahel a un impact zéro et ne sert pas. Sur le rôle de la France au Sahel, Sy s’interroge. La France, avec 4 000 hommes dans la région, dispose de toutes les ressources militaires et technologiques, surpris qu’elle n’arrive pas à éradiquer les groupes armés. Si elle le voulait vraiment, elle le peut mais a-t-elle un autre agenda ? s’interrogeait Moumina Cheriff Sy. Une sortie médiatique qui a fait polémique. La France a suivi de son côté. Xavier Lapeyre De Cabanes à l’époque ambassadeur de France au Burkina tente de joindre le ministre de la Défense nationale et des anciens combattants au téléphone. Il compose son numéro de téléphone. Cheriff Sy ne décrochera jamais jusqu’à la fin de séjour burkinabè de l’ambassadeur.

A.S.O.

Encadré 4

Sy et les boys

La résistance au putsch de septembre 2015 les a rapprochés. L’arrivée au ministère de la Défense les a éloignés. On pourrait ainsi résumer la relation entre le président du Conseil national de la Transition (CNT) Moumina Cheriff Sy et les boys, le noyau de militaires qui a organisé la résistance militaire au putsch de septembre 2015. Le visage le plus connu de ce groupe est l’officier de gendarmerie Evrard Somda. Mais il existe bien d’autres restés dans l’ombre qui ont joué des rôles de premier plan. Le commandant Boubacar Keita est de ceux-là. C’est lui qui était en contact avec Moumina Cheriff Sy qui s’était proclamé président intérimaire pendant la résistance au putsch.

Le ministre de la Sécurité, Ousseni Compaoré

Les contacts ont continué après la Transition. L’officier Keita est au cœur de l’affaire du colonel Auguste Denise Barry ancien ministre, mis en examen par la justice militaire pour offre non agréée de complot. C’est lui que le colonel Barry aurait contacté en décembre 2017 pour lui faire la proposition d’adhérer à son projet de complot. Le commandant Keita devrait travailler à avoir l’adhésion également de ses promotionnaires qui ont organisé la résistance. Selon des sources bien introduites, c’est à Moumina Cheriff Sy Haut représentant du Chef de l’Etat que le commandant Keita s’est confié. Sy recevait régulièrement les comptes rendus de l’évolution du projet. C’est lui qui a rendu compte au président du Faso. Roch Marc Christian Kaboré qui a à son tour saisi le directeur général de l’Agence nationale de renseignement (ANR) François Ouédraogo qui a été mis devant le fait établi. C’est le jour de l’interpellation du colonel Auguste Denise Barry, le 27 décembre 2017, que le patron de l’ANR a été informé, précisent ces sources. Cet épisode illustre le degré de confiance qui existait entre Cheriff Sy et « les boys », expression utilisée par le président de la Transition Michel Kafando pour désigner les officiers loyalistes.

Les ponts vont se couper selon plusieurs sources dès lors que Moumina Cheriff Sy va accéder au ministère de la Défense nationale et des anciens combattants. Les appels et les messages téléphoniques ne reçoivent plus de réponse. Au bout d’un mois de son arrivée au département de la défense, les contacts sont coupés. Les appels et messages qui étaient assez réguliers ne se font plus. « Peut-être qu’il (Ndlr Cheriff Sy) pense que les boys sont proches de l’ancien Premier ministre Yacouba Isaac Zida » glisse un ancien ministre de la Transition.

A.S.O.

Encadré 5

Sy dans le collimateur des défenseurs des droits humains

Le Collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés (CISC) ne décolère pas après la mort de 12 personnes à Tanwalbougou province du Gourma, région de l’Est. Pour la première fois, la tête du ministre de la Défense nationale et des anciens combattants est réclamée. Le CISC réclame au cours de sa conférence de presse du 18 mai à Ouagadougou la démission de Moumina Cheriff Sy. La veille 17 mai, le ministre venait d’avoir 60 ans.

Depuis qu’il est arrivé à la tête du ministère de la Défense, les organisations de droits humains tels que le Mouvement burkinabè des droits de l’homme et des peuples (MBDHP), Human Right Watch (HRW) ont documenté des faits d’exactions et d’exécutions sommaires mettant en cause les forces armées nationales. A chaque fois que ces organismes ont rendu publics des rapports, le ministère de la Défense ou le gouvernement annonce des enquêtes. Pour nombre de défenseurs des droits humains, cela s’apparente à des effets d’annonce sans mesures concrètes pour montrer la bonne foi du gouvernement de faire taire ces critiques. Pire, « il y a comme une tendance à la systématisation des exécutions sommaires » de l’avis du secrétaire général du MBDHP Aly Sanou. « Tout ce qui se dit, on ne le voit pas. Il ne monte pas au créneau, il ne donne pas de la voix, il ne condamne pas par principe les violations des droits humains. Il est totalement absent sur les grandes questions de son ministère » a-t-il ajouté.

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