Lutte Contre le Terrorisme L’armée : face au risque d’enlisement

En croisade contre les groupes terroristes-djihadistes dans plusieurs régions du pays, l’armée burkinabè fait face à un risque d’enlisement. Les exactions contre les civils n’arrangent pas non plus la situation.

Mouvement burkinabè des Droits de l’Homme et des Peuples (MBDHP), Collectif contre l’Impunité et la Stigmatisation des Communautés (CISC), Amnesty international, Human Right Watch. Les rapports se succèdent et se ressemblent. Toujours, plus accablants pour les soldats postés au front. Depuis 2017, ces quatre organisations ne cessent de documenter des exécutions extrajudiciaires mettant en cause l’armée burkinabè.

Un dernier rapport de Human Right Watch, publié le 8 juillet, pointe une nouvelle fois les forces armées nationales, responsables du massacre d’au moins 180 personnes dans le Soum. D’après l’ONG américaine, les corps des suppliciés ont été découverts dans des fosses communes aux alentours de Djibo. Ils étaient enterrés par groupes de trois à 20, selon les cas, le long des routes principales, sous des ponts, ainsi que dans des champs et des terrains vagues. « Il est donc essentiel [pour les autorités burkinabè], souligne Corinne Dufka, responsable Afrique de l’Ouest de cette ONG, de mener des enquêtes impartiales, de recueillir correctement des preuves, et d’informer les familles de ce qui est arrivé à leurs proches. »

En réaction à ces allégations, le gouvernement s’est engagé à mener des investigations. Néanmoins, le ministre de la Défense nationale et des anciens combattants Moumina Cheriff Sy laisse transparaître que ces tueries peuvent aussi avoir été commises par des groupes armés terroristes, utilisant des uniformes et logistiques volés à l’armée.

A rude épreuve                                  

Plongé dans une guerre asymétrique des plus meurtrières, le Burkina Faso est au bord de l’implosion. En l’espace de trois ans, le risque de massacres à grande échelle s’est accru. Longtemps épargné, le pays est devenu aujourd’hui l’entité sahélienne la plus touchée par les attaques terroristes. Rien qu’au cours des cinq premiers mois de l’année 2020, l’Observatoire pour la Démocratie et les Droits de l’Homme (ODDH) en a dénombré pas moins de 173 attaques, ayant entrainé la mort de 465 civils et 163 FDS. Au total, 580 assauts ont été enregistrés entre le 4 avril 2015 [date de la première offensive terroriste] et le 31 mai 2020.

Toutes ces attaques ont en commun leur mode opératoire : engins explosifs improvisés, embuscades contre des convois escortés, assassinats ciblés, tueries de masses de populations. Dans les cercles diplomatiques, on n’hésite plus à qualifier le Burkina de « ventre mou du G5 Sahel ».

Sous les coups de boutoir des terroristes, les forces de défense et de sécurité burkinabè sont durement éprouvées. Elles emploient des méthodes de lutte contre-insurrectionnelles de plus en plus dénoncées par les organisations de défense des droits de l’Homme.

Kain, Banh, Titao, Tchiembolo, Filo, Djibo, Tanwalbougou…En 2019 comme en 2020, des centaines de civils ont ainsi été exécutés sommairement à en croire les associations de défense, de promotion et de protection des droits de l’homme. La plupart du temps, sur la base de soupçons. Le cas le plus récent porté à la connaissance de l’opinion remonte au 29 juin.

A la suite d’une opération militaire menée à Boumoana, près de Tanwalbougou, sept individus ont été retrouvés criblés de balles. Cet évènement intervient seulement un mois après la mort suspecte de douze autres personnes dans la même localité. Le ministère de la Défense a annoncé, le 1er juillet, avoir ouvert une enquête « afin de faire toute la lumière sur ces évènements ». Et assuré que « si la responsabilité d’éléments des FDS était établie, les auteurs répondront de leurs actes ». Deux jours plus tard, l’officier ayant conduit l’opération militaire a été relevé de ses fonctions.

En filigrane, les autorités reconnaissent que des civils sont parfois des victimes collatérales d’opérations militaires. Mais, elles contestent l’ampleur des exactions dénoncées. Un apparent déni que regrette Aly Sanou. Pour le Secrétaire général du MBDHP, « On a l’impression que les allégations de violation des droits humains laissent indifférent au plus haut sommet. Tant, les autorités peinent à donner de la voix. »

De fait, chaque dénonciation entraine la même rengaine : « le gouvernement s’engage à ouvrir une enquête ». Sans aucune suite. Lorsque les autorités daignent enfin sortir du silence, c’est pour se défendre. « Elles précisent, souligne International Crisis Group, que toutes les opérations sont le fruit de renseignements précis et respectent le principe de ‘gradation de la force’. »

Les populations locales se retrouvent prises entre deux feux. D’un côté, les groupes djihadistes, et de l’autre, les FDS. Les premiers sont des hors la loi qui tuent en toute impunité, parfois en représailles des collaborations avec l’armée. Quant aux secondes, elles agissent à l’égard des civils parfois avec des excès, des exactions et des bavures, alors qu’elles sont censées les protéger.

Pour justifier ces écarts de conduite, ajoute Crisis Group : « Des responsables soutiennent, [secrètement], que le pays, en guerre contre le terrorisme, n’a pas d’autre option sinon que d’employer la force pour dissuader les civils de collaborer avec l’ennemi et rassurer l’opinion publique avec des résultats chiffrés. »

” Les bases terroristes ont été désorganisées avec les opérations Otapuanu et Doofu. Mais, les populations ont vite renoué avec les assassinats ciblés, les enlèvements et harcèlements “.

Ceux-ci sont confortés dans leur position par une partie de l’opinion qui estime que la lutte contre le terrorisme est incompatible avec le respect des droits humains et l’exercice des libertés individuelles.

Autrefois moins ouverte aux médias, l’armée a changé de stratégie avec l’arrivée de Moumina Cheriff Sy à la tête du département de la Défense. Journaliste de profession, l’ancien Président du Conseil national de la Transition (CNT) accorde assez d’importance au symbole. A coup de communications médiatiques, les Burkinabè sont régulièrement informés sur les opérations militaires en cours. Qu’elles soient d’envergure ou non.

Sous forme de note succincte, et à l’appui de données chiffrées, l’Etat-major général des Armées a entrepris, depuis le mois de juin 2020, de faire le point de la situation hebdomadaire des opérations de sécurisation du territoire.

Riposte inappropriée

Toutefois, dans cette riposte aux groupes terroristes-djihadistes, certaines communautés se sentent visées. Cette défiance freine malheureusement le rohum [renseignement d’origine humaine], pourtant indispensable à la sécurité intérieure de l’Etat.

« Evidemment, au-delà même de la polémique sur la réalité ou non de la stigmatisation de certaines communautés, ce ressentiment par une frange des Burkinabè constitue une grave menace pour l’unité nationale. Il contribue à creuser davantage le fossé qui existait entre les populations civiles et les FDS du fait de l’histoire. Naturellement, cela ne facilite pas la collaboration entre les deux entités pour un renseignement efficace », détaille Aly Sanou. Le défenseur des droits de l’Homme estime qu’« aucun pays ne peut gagner une telle guerre sans l’adhésion massive de ses populations ».

Expert sur la réforme des secteurs de la sécurité, Sadou Sidibé est un ancien Secrétaire général du ministère de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité (MATDS). Il travaille actuellement comme consultant international. En collaboration avec l’agence américaine USAID, il est chargé de l’étude sur la stratégie nationale de prévention de la radicalisation et de lutte contre l’extrémisme violent. Selon lui, « l’erreur serait d’assimiler Peul et terrorisme. » Un amalgame dangereux vers lequel, de nos jours, certains sont pourtant tentés de glisser.

« La présence disproportionnée des Peuls parmi les groupes islamistes armés au Sahel a conduit à la stigmatisation de toute la communauté », explique Modibo Ghaly Cissé, doctorant en anthropologie au Centre d’études africaines de l’université de Leiden [Pays-Bas]. Avec l’extension de l’insécurité dans différentes parties du Sahel, de nombreux observateurs sont enclins à simplifier une situation bien plus complexe, la qualifiant de « djihadisme peul » ou de « rébellion peule ». Ce qui a conduit un chercheur comme Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré, psychologue et chargé de cours en langue et sociétés peules à l’Institut national des Langues et Civilisations orientales [INALCO –France], à parler de « fantasme d’une communauté peule radicalisée ».

« La stigmatisation des Peuls a précipité les milices communautaires voisines comme les Donsos au centre du Mali et les Koglwéogos au Burkina Faso à les cibler dans les attaques de représailles. Ces attaques ont offert aux groupes islamistes armés des combattants sur un plateau d’argent. Cette situation a de nouveau exacerbé la stigmatisation des Peuls avec comme corollaire un cycle mortel d’actes de vengeance et de représailles », analyse Modibo Ghaly Cissé.

Dans un entretien accordé au confrère sud-africain du Mail&Guardian, en juin 2019, le ministre de la Défense et des Anciens combattants, Cheriff Sy, s’était donné pour défi de rétablir la « confiance entre la population et l’armée ». Pour l’heure, ce pari est loin d’être gagné dans les zones fortement touchées par l’insécurité.

Bilan mitigé des opérations militaires

L’entrée de Cheriff Sy au gouvernement a conduit à un accroissement de la réponse militaire. Sur le terrain, des unités spéciales de la Gendarmerie nationale et des éléments de l’armée régulière mènent constamment des opérations. Les plus connues sont Otapuanu [mars 2019] à l’Est et Doofu [mai 2019] au Sahel.

Si les bases terroristes ont été, un court instant, désorganisées, les populations ont vite renoué avec les assassinats ciblés, les enlèvements et les harcèlements. L’attaque meurtrière perpétrée, le 6 novembre 2019, contre un convoi escorté de la multinationale canadienne Semafo témoigne du regain d’activité terroriste dans la zone des trois frontières Mali-Burkina-Niger. Celle-ci connait même un accroissement considérable, depuis le début de l’année 2020. Le 5 juillet, le maire de Pensa (Centre-Nord) Souleymane Zabré périssait dans une embuscade des groupes terroristes sur l’axe Barsalagho-Pensa. Tandis qu’un second guet-apens, tendue quelques heures plus tard dans les environs, coûtait, cette fois, la vie à six militaires et trois Volontaires pour la défense de la patrie (VDP).

Devant l’échec des FDS à sécuriser l’entièreté du territoire national, le Président du Faso Roch Marc Christian Kaboré a dû faire appel à la mobilisation des « Volontaires pour la défense de la patrie -VDP », pour espérer contrer le phénomène.

La loi sur le statut de ces volontaires précise que « tout individu engagé comme auxiliaire pour la défense de son village ou secteur de résidence » devrait bénéficier d’une formation de quatorze jours, mais reste floue sur la nature de leur armement. Sur le terrain, des dotations en arme de guerre sont constatées.

Sur la création des VDP, les avis divergent. « C’est un précédent très dangereux qui ne peut être une solution efficace dans un contexte de méfiance communautaire », affirme Sadou Sidibé.

Par principe, le MBDHP n’est pas contre. Il trouve légitime que les populations soient actrices de leur sécurité. Surtout que l’Etat se montre incapable de leur garantir ce droit. Cependant, Aly Sanou insiste sur la nécessité de former ces volontaires au respect des droits humains, afin de minimiser les exactions.

Point de vue qu’approfondit Modibo Ghaly Cissé : « Les États du Sahel doivent demander des comptes à leurs forces armées et les pousser à opérer dans le strict respect de la loi de sorte que disparaissent les perceptions d’abus de pouvoir à leur endroit. De même, les gouvernements doivent punir les milices responsables d’atrocités. Les soldats ont le droit de réprimer, mais ils ont aussi d’autres rôles à jouer, ils doivent en effet s’efforcer d’éduquer les populations locales. »

Ce spécialiste de l’extrémisme violent soutient la promotion d’un modèle du soldat-éducateur. Ce à quoi le MBDHP et son partenaire de l’Agence belge de développement s’attèlent actuellement à travers une série de formations destinées aux Forces de Sécurité intérieure burkinabè dans la région du Centre-Est. Une telle perspective se révèle particulièrement cruciale à un moment où les bases de l’Etat menacent de s’effondrer.

Djely Bamoussa Kamissoko

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