LA CULTURE CONTROVERSEE…

Depuis 2015, le Burkina Faso est confronté à une nouvelle situation sécuritaire faite d’attaques terroristes multiples et de conflits intercommunautaires aux dimensions complexes. L’une des solutions proposées par de nombreux acteurs socio-politiques pour une sortie de crise, c’est de puiser dans les ressources culturelles endogènes, les expressions et valeurs, les éléments qui pourraient aider le pays à retrouver sa quiétude d’antan, à consolider la cohésion sociale.

Le vivre-ensemble c’est bien connu, est bâti sur un socle culturel. Fortement interpellée, la culture est de tous les discours, dans latte contre l’extrémisme violent sous toutes ses formes. En réponse à certaines formes d’insécurités, la solution militaire bien qu’étant nécessaire ne saurait être la panacée. Il faut donc se tourner vers des armes plus soft, qui s’attaquent aux consciences et induisent des attitudes et comportements attendus que seules peuvent confectionner les Cultures des sociétés qui ont le territoire Burkina Faso en partage. Plus qu’un mot, le concept de culture peut être invoquée autant par le faiseur de guerre que le faiseur de paix. Historiquement les différences ont souvent été sources d’incompréhension voire de conflits entre les communautés. Pourtant, c’est sur la base de ces différences qu’il faut savoir « élever les défenses de la paix », pour paraphraser l’article premier de l’acte fondamental de l’UNESCO. En rappel, cet organisme spécialisé du système des Nations-Unies a défini à Mexico au Mexique en 1982, la culture comme étant : « L’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ». La culture c’est donc la vie sociale même. L’homme est un animal social, parce que grâce aux valeurs culturelles et aux normes qui les encadrent, il organise au mieux son espace de vie dans le partage avec d’autres êtres semblables ou non, avec intelligence. La culture est au conditionnement quotidien des attitudes et pratiques au sein de la société. Il régule les rapports politiques, les liens de parenté, la production économique… la vie sociale. Ce n’est pas un domaine d’expression des désirs et volontés individuels.  Marqueur d’identité, elle n’offre pas la possibilité du libre choix. C’est pourquoi la culture est propre à un groupe social donné, à une communauté. Le jugement de valeur : bon ou mauvais ne s’aurait être affecté à une culture par un regard extérieur. La culture met en œuvre des mécanismes internes pour garantir sa sécurité, sa survie, sa sauvegarde, sa pérennité. C’est pourquoi, tout ce qui est fait à l’interne du groupe est estimé bon par les Hommes qui composent ce groupe, pour son bon fonctionnement. C’est pourquoi aussi, dans le sens de la diversité culturelle la place de la culture est importante dans la construction de la citoyenneté. Certes c’est le cadre juridique qui établit la citoyenneté sur un territoire donné, mais au-delà du droit, la citoyenneté c’est un ensemble de modalités du vivre-ensemble mises en pratiques.

Les populations burkinabè et celles du sahel dans leur ensemble, toujours confrontées à l’insécurité physique doivent désormais faire face à une autre forme d’insécurité, celle sanitaire. Deux crises qui se chevauchent. En effet, depuis plusieurs jours déjà, la maladie du COVID19 impose une insécurité sanitaire qui met la culture au cœur du débat. Des artistes et hommes de cultures emportés par le mal, des manifestations culturelles annulées, des pratiques culturelles en cours au sein des communautés, mises à l’index. Cette pandémie qui impose le respect strict de certains « gestes barrières » afin d’éviter que le mal ne se propage à une vitesse grand V, bouscule la culture dans ses fondements. Des pratiques culturelles qui sont en lien avec les nouvelles attitudes recommandées, nous retenons juste quelques éléments fondamentaux suivant : La civilité, la solidarité, les traditions et croyances.

Les gestes barrières et nos valeurs culturelles

La civilité est un acte social. Le respect mutuel est indispensable lorsqu’on partage un environnement physique.  Toutes les cultures accordent une place fondamentale à la civilité. Le respect fait partie des piliers principaux de l’éducation des enfants. On ne peut pas respecter le pays sans commencer par respecter l’autre qui nous est proche. Le respect d’autrui, le respect des ainés sont importants dans la construction de la personnalité sociale de l’individu.  C’est pourquoi, une salutation n’est pas une simple formule, elle est un acte qui raffermi la citoyenneté, parce qu’acte de reconnaissance mutuelle, de dignité humaine, de tolérance, de rapprochement, etc.  Chaque culture édicte des modalités d’expressions de ces actes de civilité qui s’expriment de différentes manières en fonctions des occasions voire des circonstances. On sert dans ses bras (le sens exact d’Embrasser !) celui qu’on n’a pas vu depuis longtemps, on sert pendant longtemps et souvent à plusieurs reprises les mains du visiteur auquel on veut témoigner toute sa gratitude, on fait des baisers sur la joue, la bouche, le nez, etc. pour témoigner une amitié, une sympathie…. Avec la pandémie, du COVID19, tous ces gestes culturels sont à bannir : « On ne sert pas les mains, on n’embrasse pas ! »  Ce slogan fait partie des recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé. Que faire, sinon que d’aller au sein des cultures elles-mêmes pour trouver des dispositions qui permettent des pratiques substituts à ces gestes de sociabilité, sans les dévaloriser dans le fond. Les Kasena ont cette formule intéressante qui consiste à rester à bonne distance et  écourter des salutations par cette formule : « …Je continue mon chemin…et à mon retour nous  allons poursuivre les salutations. ». A Bobo Dioulasso, le simple « Merci ! » à l’endroit de quelqu’un qu’on croise sur son chemin résume toute formule de politesse. Les cultures disposent donc en leur sein des modalités de respect des gestes barrières. La distanciation physique n’enlève rien à l’expression de la solidarité. Le propre d’une société humaine c’est de faire en sorte que les uns soient solidaires les Uns envers les Autres, car l’autre est un autre soi-même. C’est sur cette base que se construit la citoyenneté. Une communauté et toute société ne saurait exister sans la solidarité. La solidarité doit être active d’abord au niveau immédiat. Il y a quelques années de cela, nous avions effectué une recherche nationale sur la solidarité au Burkina Faso. Ladite recherche a servi de base à l’élaboration de la première Charte Nationale de Solidarité au Burkina Faso, adoptée par l’Assemblée nationale en 2009. Il est ressorti des résultats de cette étude que toutes les communautés vivant au Burkina Faso pratiquent la solidarité en leur sein et avec d’autres groupes. Les expressions sont multiples et multiformes. « On n’enterre pas soit même ses morts », « on n’épouse pas seul une femme », « c’est à plusieurs qu’on soulève le toit de la case », « une seule main ne ramasse pas la farine », etc. sont autant de dictons qui traduisent la pratique de la solidarité dans différentes communautés burkinabés. Ces actes de solidarité sont aussi renforcés par les pratiques des us et coutumes et les croyances. La tradition qui veut qu’on « n’enterre pas soi-même ses morts » développe une véritable solidarité du deuil dans les sociétés africaines. La mort d’un proche n’est pas seulement « ce voyage sans retour » comme le caricature très souvent les jeunes gens, c’est l’occasion de renouvellement de pactes sociaux. Celui entre les vivants et celui entre les vivants et les invisibles. La foule qui participe « aux funérailles fraiches » et/ou « aux funérailles sèches » est une manière pour chacun, d’accomplir son rôle dans le dénouement heureux de ces cérémonies d’importance sociale et culturelle. De l’annonce de la mort à la célébration de l’ensemble des rituels, il y a des gestes qui au vu du contexte sanitaire actuel, s’avèrent dangereux ; or dans nos communautés, la distanciation physique en milieu social est a-culturel à priori.

Que faire lorsqu’on doit limiter les présences physiques afin de réduire les risques de transmission au COVID19 ? Il faut partir du principe que tout ce qui est interdit par la culture, peut trouver solution grâce à elle.  Les Kasena du Nahouri ont cette formule imagée qui traduit une forme de gestion de la mort au sein de leur société : « Prendre cacher !» Cette sentence décrit une situation de décès où l’on enterre presque en catimini un cadavre avec une assistance extrêmement réduite, quitte à « rejouer » cet enterrement lorsque la situation sociale s’avèrera propice. Cela est généralement appliqué aux morts en saison pluvieuse, période pendant laquelle les habitants du village sont préoccupés par les travaux champêtres et que la vie sociale tourne au ralenti. Quelques mois plus tard, la cérémonie d’enterrement est mise en scène à forte dose de symbolisme, avec des cris et pleurs réels et une participation conséquente des membres de la communauté. A l’image de cet exemple, il est possible de trouver dans chaque communauté des mécanismes endogènes de régulations pour différer les moments de compassions et de participations communautaires au deuil et pratiques religieuses.

Adapter nos valeurs culturelles au contexte de lutte contre le COVID 19

Les actes élémentaires de sociabilité, sont mis à mal par la pandémie du COVID19, fort heureusement, nos cultures mettent l’accent sur les expressions symboliques qui donnent sens à la vie. C’est donc par des réponses culturelles endogènes qu’on brisera la chaîne de transmission de la pandémie. Encore faut-il que ceux qui sont prompt à défendre le particularisme culturel africain, une certaine burkinabéité, sache de quoi il est question.  En contexte d’hybridation culturel on assiste à un mélange de genre entre spiritualité, religiosité nouvelle et legs ancestraux. Lorsque l’intolérance s’invite dans ce cocktail, cela fait forcement désordre. La gestion de certaines pratiques culturelles en situation de pandémie par l’acteur étranger au milieu, peut produire des effets boomerangs. C’est pourquoi il est toujours important de partir du dedans pour exploiter les mécanismes et modalités internes à la communauté et l’amener elle-même à développer les solutions qui s’adaptent aux nouvelles attitudes indispensables à adopter. Si les cultures sont pérennisées, c’est grâce à des Hommes vivants qui transmettent les valeurs et pratiques aux générations futures.  C’est pourquoi la responsabilité culturelle est grande dans la construction d’une citoyenneté responsable. Celle-ci   consisterait à faire qu’au-delà de sa propre communauté l’individu se sente   solidaire des autres avec lesquels il ambitionne de construire une Nation qui transcende nos communautarismes souvent …frelatés. C’est dans ce sens que le civisme est un acte posé individuellement et qui concourt au niveau communautaire à des attitudes de sociabilité positives. Alors, l’individu tout en respectant les lois doit œuvrer à les faire respecter par autrui. Être un citoyen responsable c’est avoir un comportement qui traduise le fait qu’on est une part importante de la société et qu’on a un devoir quotidien d’entretenir cette société afin de la léguer dans un meilleur état aux générations à venir. Il agit de faire en sorte que l’intérêt général prime sur les particularismes individuels, les calculs politiques et communautaires. Au-delà de la similitude entre les mots culture et cultiver, la citoyenneté responsable consiste pour chaque Burkinabè à se sentir paysan du champ commun Burkina Faso avec l’espoir que la probité et l’équité soient au contrôle. Ce n’est qu’à ce prix que la victoire est possible contre toutes les formes d’insécurités.

Ludovic Ouhonyioué KIBORA

 

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