La Covid-19 en Afrique : Les personnes plus instruites commettent plus un déni de risque que celles peu ou pas instruites !

L’étude a été menée au Burkina Faso et au Togo. Elle est l’œuvre de plusieurs chercheurs issus de l’Université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou, l’Université Norbert Zongo de Koudougou, l’Université de Lomé au Togo et de l’Université de Lausanne en Suisse.

 

Les recherches en sciences humaines et sociales ont montré que dans certaines situations, les personnes ont d’une part tendance à minimiser l’occurrence d’évènements négatifs à elles-mêmes comparées aux autres et, d’autres part, à surévaluer l’occurrence d’évènements positifs à elles-mêmes plus qu’aux autres. Ce phénomène encore appelé optimisme comparatif consisterait en un déni du risque dans des situations potentiellement nuisibles comme les accidents de la circulation, les maladies infectieuses, etc. En d’autres termes, les personnes commettant un déni du risque face à la pandémie de la Covid-19 diraient que « les autres sont plus susceptibles d’attraper la Covid-19 que moi » ou encore « si je venais à attraper la Covid-19, je guérirais plus rapidement que les autres ». Des équipes de recherche de l’Université Joseph Ki-Zerbo (dirigée par Dr Abdoulaye Ouédraogo), de l’Université Norbert Zongo (dirigée par le Prof. Issa Abdou Moumoula), de l’Université de Lomé (dirigée par le Prof. Paboussoum Pari) et de l’Université de Lausanne (dirigée par le Prof. Jérôme Rossier), réunies dans le cadre du projet Covid-Afrique financé par l’Agence Universitaire de la Francophonie et coordonné par M. Kokou Atitsogbe (Université de Lausanne), ont étudié comment la pandémie de la Covid-19 affecte les travailleurs en Afrique de l’Ouest. Quatre doctorants, à savoir Barkissa Rouamba de l’Université Joseph Ki-Zerbo, Méda Judith de l’Université Norbert Zongo, Akila Alfa et Masamaésso Tchonda de l’Université de Lomé, ont contribué à la collecte des données quantitatives. La recherche proprement dite a combiné une démarche mixte associant l’étude quantitative et celle qualitative.

Dr Abdoulaye Ouédraogo, sociologue et chercheur associé à l’ISSP, a conduit l’étude qualitative avec la collaboration des étudiants titulaires d’une licence en sociologie de l’Université Joseph Ki-Zerbo

Le volet quantitatif de l’étude a été mené auprès de 715 travailleurs adultes (315 au Burkina Faso et 399 au Togo) et a porté d’une part, sur l’influence des variables sociodémographiques sur l’optimisme comparatif et, d’autre part, sur la prise de risque au temps des premières restrictions (confinement) généralisées. Les résultats ont montré que parmi 10 variables sociodémographiques (l’âge, le sexe, le milieu de résidence, le niveau d’éducation atteint, le secteur d’activité, la situation maritale, le nombre d’enfants, le revenu mensuel, la situation d’emploi et le type de contrat), seuls le niveau d’éducation et le secteur d’activité influencent significativement l’optimisme comparatif tandis que le lieu de résidence détermine la prise de risques. Plus précisément, plus les personnes sont instruites, plus elles manifestent un déni du risque lié à la Covid-19 tandis que les personnes peu ou pas instruites ont moins tendance à opérer un déni de risque. Par ailleurs, le déni du risque a tendance à augmenter chez les travailleurs du secteur privé tandis qu’il diminue chez les travailleurs des secteurs parapublic et public. Concernant la prise de risques, elle a tendance à augmenter chez les travailleurs des zones urbaines tandis qu’elle diminue chez ceux des zones périphériques et rurales.

Contrairement à ce à quoi l’on pouvait s’attendre, les personnes les plus instruites sont celles qui commettent le plus un déni du risque de contracter le virus et surévaluent leur capacité à s’en remettre. Il serait utile que ce résultat puisse être largement relayé et que la sensibilisation des populations sur des pandémies comme la Covid-19 soit plus largement orientée vers les personnes instruites qu’on pourrait naïvement considérer comme les plus précautionneuses face à la pandémie. Cela éviterait d’avoir un effet domino négatif car en Afrique subsaharienne, la majorité des personnes analphabètes ou ayant un niveau d’instruction faible s’en remettent le plus souvent aux personnes les plus instruites pour savoir quelle attitude adopter.

Quant au volet qualitatif, l’étude a été menée auprès de 167 travailleurs au Burkina Faso pour recueillir leurs perceptions sur les prises de risques durant la période de restrictions (confinement). Les résultats montrent tout d’abord que la précarité des conditions de vie sociale a contraint une majorité des travailleurs à sortir de leur maison pour se procurer des produits alimentaires de première nécessité (maїs, riz, mil, condiments) pour survivre. La « survie » est perçue par ces travailleurs comme le fait de lutter quotidiennement pour « joindre les deux bouts ». On note que la plupart des travailleurs ont adopté des comportements à risque durant la période de restriction en évoquant la nécessité de trouver des produits alimentaires pour satisfaire aux besoins vitaux de leur famille. La majorité des familles pauvres achète ses produits alimentaires au quotidien pour les repas. L’absence de réserves alimentaires dans la plupart des ménages vulnérables a contribué au non-respect strict des mesures de confinement. Pour illustrer ce type de comportement, nous citons ce répondant qui est vendeur de chaussures avec deux personnes à charge, travailleur dans le secteur privé informel : « Oui parce que si vous êtes à la maison, il n’y a pas de quoi à manger à la maison, tu es obligé de sortir pour aller acheter de la nourriture dehors venir donner aux enfants, à la famille-là. Sinon on ne peut pas regarder, puis être en confinement dans la faim, soit c’est la faim qui va te tuer soit c’est le virus qui viendra te tuer. Entre les deux tu es obligé de sortir pour chercher de quoi remplir le ventre d’abord, avec la famille ».

Il est également apparu que le manque d’argent a conduit des travailleurs du secteur privé informel à continuer d’exercer leur activité malgré les mesures de restriction. Avoir un peu d’argent au quotidien est essentiel chez les travailleurs du secteur informel pour faire face aux besoins vitaux personnels et familiaux. Un travailleur (blanchisseur) dans le secteur privé informel explique ses prises de risques pour obtenir un peu d’argent pour satisfaire les besoins familiaux. Ce travailleur s’explique : « J’ai pris le risque de sortir travailler pour pouvoir donner de l’argent à ma famille afin qu’on ne meurt pas de faim. Si tu dis : y a maladie et tu restes à la maison et à chaque fois on te demande 500F ou 1000F pour préparer à manger, pour finir c’est la faim-là qui va tuer, puisque l’argent va finir et il n’y aura plus rien à manger ». L’absence d’une activité stable, sûre, protégée et le manque d’un salaire minimum vital ont conduit la plupart des travailleurs à maintenir leur activité malgré les mesures sanitaires de restriction. Cela relève par ailleurs la forte précarité des conditions de travail et l’absence de protection sociale des travailleurs du secteur informel.

Enfin, le besoin d’intégration sociale a conduit beaucoup de travailleurs à participer à divers évènements sociaux officiellement interdits (obsèques, mariages, baptêmes, funérailles). L’intégration sociale est perçue par les travailleurs comme le fait de participer aux événements sociaux pour garder le lien social avec les autres. Il s’agit de maintenir la continuité du lien social avec les autres durant la pandémie pour renforcer la confiance, la solidarité et l’entraide réciproque. Malgré le contexte particulier de restriction, plusieurs travailleurs ont souligné l’intérêt de garder le lien social avec les autres. Une commerçante célibataire sans emploi qui se débrouille dans le secteur informel estime que malgré les mesures de restriction et de confinement, il était difficile de fermer sa porte à ses visiteurs. Elle s’explique : « Pendant le confinement, on avait des invités même. Ya des gens qui venaient malgré le confinement, tu ne vas pas les rejeter parce qu’il ya le confinement. S’ils veulent te saluer, tu vas les saluer. Bon avec la vie sociale, ce qu’on a l’habitude de faire, quelqu’un ne va pas venir te saluer, tu vas dire non. Ce n’est pas tout le monde qui comprend. Et quand la personne va partir, tu vas rentrer laver tes mains. Quelqu’un qui va venir te rendre visite, tu ne vas pas fermer ta porte parce qu’il y a le confinement. Non ! Les gens venaient, on était ensemble comme ça ». L’impératif de survie sanitaire ne semble pas émouvoir le besoin du lien social, de la solidarité et de l’entraide réciproque.

De manière générale, l’étude qualitative montre que les travailleurs évoquent des raisons d’ordre alimentaire (manger), financier (argent) et d’intégration sociale (entraide, solidarité) pour justifier leurs comportements de défiance vis-à-vis des mesures de restriction des libertés prises par le gouvernement pour lutter contre l’épidémie de la Covid-19.

Illustration des perceptions des travailleurs

Diagramme : croisements matriciels des entretiens les plus encodés avec le revenu mensuel des travailleurs

Ce résultat montre que les travailleurs.es ayant un revenu inférieur à 100’000Fcfa ont le plus évoqué les mots confinement, famille, maladie, risques et travail dans leur discours pour décrire leur comportement à risque.

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