JEAN-BAPTISTE KIETHEGA : L’homme, son œuvre et son héritage

Premier professeur titulaire d’archéologie de l’Afrique centrale et occidentale francophone en 2005, précurseur de cette discipline à l’Université Joseph Ki-Zerbo, anciennement Université de Ouagadougou, où il a également enseigné l’histoire de l’art, il s’en est servi pour révéler un pan de l’histoire du Burkina Faso.

Par Gaston Bonheur SAWADOGO

 « Après 42 ans dans l’enseignement et la recherche, j’estime avoir bien accompli ma mission. Mais j’ai constaté au cours des années qu’on essayait d’effacer mon nom. On m’a chassé de l’université. Selon les textes en vigueur, je devais être nommé professeur émérite. En tant que professeur émérite, je n’ai pas de salaire. On me donne un bureau, un secrétariat et je peux continuer d’encadrer les étudiants en thèse. On a refusé de le faire et on ne me l’a jamais dit. On m’a laissé patienter sans suite. J’ai fini par saisir le Médiateur du Faso qui n’a pas réussi à résoudre le problème ». Cette plainte, le professeur Jean Baptiste Kiethega la ressassait, chaque fois qu’il en avait l’occasion. Avec amertume. Il tenait certains des anciens étudiants et collègues responsables cette situation. Il en a beaucoup souffert à tel point qu’il a décidé que même sa dépouille mortelle n’entrera pas à l’université pour un hommage. Ses distinctions honorifiques, il les a aussi restituées à la Chancellerie, jugeant que son pays est « ingrat » à son égard, mais celle-ci a estimé qu’elle ne pouvait pas les reprendre.

Chez lui, l’à peu près et le conformisme n’ont pas droit de cité. Rigueur scientifique, honnêteté intellectuelle et éthique professionnelle étaient ses principes directeurs en tant qu’enseignant et chercheur. Il savait transmettre le savoir, le savoir-faire et le savoir-être à ses étudiants et collègues archéologues. « C’est le pédagogue qui prenait tout son temps pour apporter le matériel de laboratoire nécessaire à la confection des objets en poterie en salle de classe, lui-même faisant les démonstrations. (…). De son enseignement, j’ai été très satisfait et je ne connais aucun de mes camarades qui ne l’a pas été », écrit docteur Yacouba Banhoro, dans le numéro spécial 61 des Cahiers du Centre d’études et de recherche en lettre, sciences humaines et sociales (CERLESHS) publié en septembre2019. Archéologue à l’Université Joseph Ki-Zerbo, Dr Banhoro fut l’étudiant du professeur Kiethega en première année, en 1987, puis en année de Diplôme d’études approfondies (DEA), en 1999.

La qualité des travaux de Jean-Baptiste Kiethega lui ont valu plusieurs distinctions honorifiques au Burkina et ailleurs. Le Prix Prince Claus des Pays-Bas, décerné le 18 décembre 1998, en reconnaissance de ses réalisations exceptionnelles en matière de culture et de développement dans des régions où les ressources ou possibilités d’expression culturelle, de production créative et de préservation de patrimoine culturel sont limitées, la médaille de Chevalier de l’Ordre des Palmes académiques, le 11 décembre 1999, celle d’Officier de l’Ordre des Palmes académiques le 05 octobre 2008. Il a été fait le 15 octobre 2009 Officier de l’Ordre national. Le 08 mai 2000, c’est la Belgique qui le consacrait membre correspondant dans la classe des sciences morales et politiques de son Académie Royale des sciences d’Outre-mer.

Né le 10 mai 1947 à Yako, dans la province du Passoré, il a débuté sa vie d’écolier à l’école primaire de Toma dans la province du Sourou. Il poursuit ses études secondaires au petit séminaire de Pabré, Koudougou et au Lycée Philippe Zinda Kaboré, à Ouagadougou où il obtient un baccalauréat philosophique en 1967. Admis à l’Université de Dakar, il y décroche la licence en histoire en 1970. Trois ans après, il devient titulaire d’une maîtrise en option archéologie à l’Université Cheick Anta Diop de Dakar.

En 1980, il soutient une thèse de doctorat de troisième cycle sur « L’exploitation traditionnelle de d’or sur la rive gauche de la Volta Noire » puis celle du doctorat d’État ès Lettres et Sciences humaines, en 1997, sur « La métallurgie lourde du fer au Burkina Faso » à l’Université Paris I, Panthéon-Sorbonne.

Son œuvre et son héritage

Jean-Baptiste Kiethega a fait de l’archéologie une source nouvelle de l’historiographie africaine en plus des sources et traditions orales. Dans ses deux thèses de doctorat, il dévoile la culture matérielle et expressive du Burkina Faso, avant l’arrivée du colonisateur. Son doctorat de troisième cycle révèle les origines de l’entrée de l’or dans la vie des populations de la région de la Volta Noire, son impact et les techniques de son exploitation. Sa thèse d’État met la lumière sur les savoirs et savoir-faire en matière de métallurgie du fer dans les pays moaga, gourounsi et bwa, ainsi que sur la place et le rôle de la forge et du forgeron dans les sociétés burkinabè.

La culture matérielle et expressive du Burkina Faso, il ne s’est pas contenté de la révéler au monde. Il l’a aussi enseignée à travers des cours, des expositions, des colloques et des conférences en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis d’Amérique. De l’or aux monuments historiques, en passant par le fer, le cuir, l’artisanat traditionnel, la poterie, la céramique, la vannerie, les bijoux, le tissage ancien, les masques, l’architecture et l’art militaire précoloniaux. Presque tous les pans de la culture matérielle et expressive burkinabè ont été pour lui des thèmes de recherche.

Il ouvre, en 1998, le troisième cycle d’Histoire et archéologie à l’Université Joseph Ki Zerbo ex université de Ouagadougou. Sept ans après le début du Programme d’ajustement structurel (PAS), à travers lequel la Fonds monétaire international et la Banque mondiale incitaient à la mort de la formation universitaire dans les pays du Nord par une diminution drastique du budget alloué au système éducatif.

Il donna ainsi une opportunité à de nombreux étudiants du Burkina Faso et d’autres pays comme le Mali, le Togo, le Bénin, le Niger de poursuivre leur formation universitaire. Ceux-ci rêvaient à cela mais n’avaient pas les moyens financiers pour aller à l’étranger pour réaliser ce rêve. Le professeur s’emploie également à leur obtenir des bourses d’études. A certains de ses collègues, il a aussi obtenu des bourses de recherche dans le cadre de leur promotion.

En Afrique de l’Ouest tout comme en Afrique centrale, Jean-Baptiste Kiethega a participé au développement des musées, à la valorisation et la préservation des biens culturels. Deux grands exploits singuliers sont à son actif. Le premier est l’inscription des Ruines de Loropéni, dans la région du Sud-ouest du Burkina, sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, en juin 2009 à Séville en Espagne, lors de la 33ème session du Comité du patrimoine mondial. Trois ans auparavant, en 2006, lors de la session de Vilnius en Lituanie, le dossier, conduit par Antoine Kalo Millogo et Oumarou Nao, deux de ses anciens étudiants, a été renvoyé. Le Comité du patrimoine mondial demandait des éclaircissements sur trois zones d’ombre : la connaissance des valeurs et de la signification du site par des études et des fouilles ciblées et de leur espace intérieur, le rôle et la fonction de Loropéni et son association avec le commerce transsaharien et à destination des côtes de l’Afrique de l’Ouest ; la relation entre Loropéni et d’autres villes fortifiées de la région du Lobi. Un projet détaillé pour stabiliser les murs des ruines et en expliquer les moyens de financement. Un défi que le professeur et son équipe de chercheurs ont réussi à relever.

Son second plus grand exploit singulier est le retour de Mamio, la déesse de la fécondité d’Ouré, dans le département de Pobè-Mengao, région du Sahel, disparue en 1991. Vendu à un collectionneur allemand Ferdinand Schädler qui la prêtait pour des expositions dans d’autres pays, elle a été retrouvée en 1997 et restituée en 2001. « C’est grâce à mes communications, à Interpool, à la presse et à la diplomatie », m’a-t-il confié en 2018, alors que nous discutions de Loropéni chez lui à domicile au quartier Gounghin à l’arrondissement 02 de Ouagadougou. Ainsi était l’homme avec une bonne dose d’engagement patriotique et une avance sur son ère, la restitution des œuvres d’art volées en Afrique.

Jean-Baptiste Kiethega lègue au Burkina et à l’Afrique, des archéologues talentueux et de solides connaissances sur la culture matérielle et expressive.

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