Innovation : Les talents abandonnés

Abdoul Rafat Ouédraogo, Kushiator Newlove Kwaku, Dramane Sanogo, Silvère Salga, Yssif Bara… La liste n’est pas exhaustive. Elle est même très loin de l’être. Plusieurs personnes ont été injoignables dans le cadre de cet article. D’autres sont des grands inconnus du public. Cependant, ils partagent tous deux points communs : le génie créateur et l’abandon par les pouvoirs publics.

 Par Gaston Bonheur SAWADOGO

 

Abdoul Rafat Ouédraogo, le génie de l’électrotechnique

Âgé de 23 ans, il est étudiant en deuxième année de cycle ingénieur en Génie des systèmes embarquées à l’Ecole Nationale des Sciences Appliquées de Khouribga (ENSA) au Maroc après un brillant succès au baccalauréat technologique F3 (électrotechnique) en 2016. Classé premier de cette série au niveau national, il a reçu un ordinateur et 300 000 francs des mains du président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, en guise de récompense. Il venait de boucler son cycle scolaire au Lycée Polytechnique Privé du Kadiogo. Le royaume chérifien lui ouvre ses portes grâce à une bourse de l’Agence Marocaine de Coopération Internationale (AMCI) et d’un complément de bourse trimestrielle de l’État burkinabè.

Avant de s’envoler pour l’ENSA, il a à son actif une voiture électrique, fabriquée de ses propres mains. Une invention née de sa passion pour le système mécanique et électrique. Cette voiture, deuxième du genre après un premier exploit pour son petit frère, fonctionne grâce à un moteur électrique alimenté par une batterie de 12 Volts. Construite à sa taille et à sa forme, c’est une monoplace sans volant comme les voitures standards. Elle est équipée de deux manettes avec des boutons comme les manettes de jeux, d’un cadrant à diodes électroluminescentes, d’un klaxon, de phares et clignotants, d’un système de verrouillage, de refroidissement du moteur par eau naturelle, de ventilation, de changement de la vitesse assuré par un autre moteur électrique, d’un système de charge de la batterie intégrée et de fils conducteurs des différentes sections, indispensables à tout système électrique. Elle est décapotable seule par un simple appui sur un bouton grâce à un autre moteur électrique. La carrosserie est faite à base de feuilles de tôle standards utilisées par les constructeurs mécaniques. Au moins 150 000 francs CFA ont été investis pour la réalisation de ce joyaux, avec l’aide de ses parents.

Le virus de l’innovation dans le sang, Rafat ne se limite pas à la voiture électrique. « Je suis toujours dans l’optique de créer, de fabriquer par moi même tout ce que je vois d’inspirant », confie-t-il. La même année, il invente, en parallèle, une armoire électrique et une éolienne d’une puissance de 600 Watts. Rentré du Maroc, en 2018 pour ses vacances, il invente une télécommande avec des antennes radio fréquence en s’appuyant sur ses nouvelles connaissances en programmation, acquises durant ses deux années d’études universitaires. Ce qui lui permet de conduire la voiturette électrique à distance (plus de 50 mètres) comme s’il était physiquement à bord.

Rafat rêve d’industrialiser le Burkina Faso. « Il y a trop d’importations de produits chez nous. Du simple cure-dents au voitures sans oublier le domaine vestimentaire, et alimentaire », s’indigne-t-il. « Nous devrons créer de la valeur, pas seulement en consommer », déclare-t-il, convaincu.

Cependant il regrette les obstacles sur son chemin. « Le principal est l’absence d’accompagnement, pire encore, le milieu n’encourage pas des initiatives d’innovation. Au Maroc je peux me procurer de toute sortes de composants électroniques pour mes expériences ou pour la réalisation d’un projet donné depuis la Chine et je les reçois chez moi sans taxes de la part des autorités. J’ai essayé de faire pareille au Burkina car j’avais besoin de modules électroniques, notamment des cartes programmables et des capteurs. Non seulement le matériel est venu après 3 mois mais aussi je me suis retrouvé avec une facture valant le prix de mes achats comme frais de douanes. C’est pas encourageant, surtout que ce que je voulais faire n’étais pas encore destiné à la vente mais plutôt à des expériences », témoigne-t-il. Une réalité qu’il ne connaît pas au Maroc, son pays d’accueil. « Mon école m’a distingué par un trophée pour la réalisation de la voiture et l’armoire électriques que les responsables ont juste vu sur les réseaux sociaux. Actuellement, je travaille sur un appareil qui se chargera de prendre la présence des étudiants lors d’une séance donnée et le directeur a montré sa volonté de m’allouer un budget pour son amélioration », confie-il. Pour autant, abandonner ses ambitions n’est pas à l’ordre du jour.

Kushiator Newlove Kwaku, le providentiel

Plus connu sous le nom de Newlove, il est le directeur-fondateur du bureau de recherche et de transfert de technologie (BRTT), situé au secteur 17 de l’arrondissement 4 de Ouagadougou qu’il co-dirige avec sa femme. La quarantaine révolue, ce Burkinabè d’origine ghanéenne se définit comme le résultat d’un phénomène paranormal. Ayant quitté les bancs dès sa classe de Cours élémentaire deuxième année (CE2), il dit avoir été initié à la technologie par des extra terrestres. Son aventure d’inventeur commence en 1996.

L’une de ses inventions ayant fait l’actualité nationale récente est le respirateur artificiel. Il existe en trois modèles : le respirateur à température variable, le respirateur avec introduction de médicaments et le respirateur à respiration assistée. « J’ai eu l’idée de fabriquer des respirateur parce que le Burkina en manque. Et moi j’ai la capacité de les concevoir en une semaine », confie-t-il. Le respirateur s’alimente d’énergie électrique et peut fonctionner 24h/24. «Le respirateur avec introduction de médicament est capable de transformer des médicaments liquides en médicaments gazeux pour l’envoyer dans les poumons via les voies respiratoires. L’objectif recherché est d’attaquer le virus directement à l’intérieur des poumons et des voies respiratoires », explique-t-il. Selon lui, ce procédé a été utilisé pour traiter la toux, le rhume et les sinusites, avec des résultats positifs. Lorsque la maladie du Covid-19 s’est déclarée au Burkina, il l’a présentée comme pouvant être une solution pour les patients sous oxygène médical. « Mais c’est à tester pour confirmer ou infirmer », précise-t-il.

Newlove fabrique également des machines transformant l’eau en glace en deux heures. Elles existent en quatre modèles différents. Le premier modèle a une capacité de production de 15 glaces d’un kilogrammes chacune, le deuxième 30, le troisième 45 et le quatrième 60. Lave-mains à double pédales (une pédale pour pomper l’eau et l’autre le savon), disques éoliens, refroidisseur rapide de boisson, postes à souder, marmites électriques et solaires, compresseurs d’air, couveuses à gaz sont, entre autres, des fruits de son génie créateur.

A la question de savoir pourquoi il invente tous ces appareils, il répond : « Notre rôle est de chercher des solutions et de les proposer aux pouvoir publique ». Cependant, il ne cache pas sa déception : «Nos autorités n’aiment pas la technologie locale ». Selon lui, depuis 1996 qu’il travaille jour et nuit pour créer des solutions, il ne bénéficie d’aucun soutiens financiers. Ni de la part de l’État ni de la part de particuliers.

Yssif Bara, le génie des feux tricolores solaires

Enseignant en électronique à Bobo-Dioulasso, la trentaine révolue, Yssif Bara partage sa vie entre enseigner l’électronique et fabriquer des feux tricolores solaires, premières du genre au Burkina Faso. Sa cour d’habitation fait en même office d’atelier. Il y travaille et fait la programmation à l’aide de son ordinateur portable, en collaboration avec des programmeurs électriques. « Tout est parti du constat que les feux tricolores au Burkina sont tous importés. Le moins cher coûte environs 20 millions de francs CFA. Le coût exorbitant m’a fait penser à la confection par nous-même ». Ainsi explique-t-il ses motivations.

Le jeune innovateur est diplômé en génie électrique option électronique à l’université polytechnique de Bobo-Dioulasso, actuelle université Nazi Boni. Son objectif, en se lançant dans cette aventure depuis 2017, est d’équiper tous les carrefours du Burkina de feux tricolores écologiques à moindre coût. Il produit également des lampadaires solaires et des kits didactique de sciences de la vie et de la terre. Cependant, il bute contre le manque de moyens financiers. « Il me faut un financement conséquent pour ouvrir une unité de production et employer des jeunes pour réduire le chômage », confie-il. Quant aux pouvoirs publics, ils ne semblent pas s’y intéresser. « La Société nationale burkinabè d’électricité (SONABEL) m’a approché depuis août 2019 pour équiper 3 carrefours mais jusque là rien », regrette-il.

A la même période, précisément le 22 août 2019, une délégation de l’Agence nationale des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique (ANEREE), l’a rencontré dans son atelier pour le féliciter et lui proposer un partenariat. Mais la condition était qu’il expose ses produits dans les locaux de la maison des solutions énergétiques. Yssif Bara a, lui, souhaité que son invention soit protégée par un brevet avant toute exposition.

Dramane Sanogo, inventeur de poubelles écologiques

Trente ans, titulaire d’une licence en finance audit et comptabilité obtenue l’université polytechnique de Bobo-Dioulasso, actuelle Université Nazi Boni, Dramane Ouédraogo a décidé de rendre utiles les pneus usés d’automobiles. Ils les transforme en  poubelle écologique. « L’idée, explique-t-il, est née d’une rencontre avec l’ancien directeur de la propreté de la ville de Ouagadougou en 2015. Il nous a dit que le Centre de traitement et de valorisation était plein d’encombrants et qu’il n’y avait pas de projet qui pouvait absorber toute la production de déchets pneumatiques. Depuis ce jour, je me suis donnée pour mission de trouver la solution. En 2018, j’ai réalisé ma première poubelle faite à base de vieux pneus, de fer et de  vis ».

Elle a une durée de vie comprise entre 2 et 3 ans. « Elle est assez pratique avec en dessous des trous afin que les eaux qu’elle pourrait recevoir durant les saisons pluvieuses puissent en ressortir », précise son inventeur. Un projet bien accueilli par plusieurs particuliers selon ses dires. Son rêve est d’assainir les villes et créer de l’emploi pour les jeunes.

Un rêve qui peine à se réaliser à cause du manque de moyens. « Nous devons acquérir un moyen déplacement pour acheminer les matières premières au lieu de production et assurer les livraisons de commandes. Mais nous ne bénéficions d’aucun accompagnement. Toutes nos actions sont financées sur des fonds propres », témoigne-t-il.

Silvère Salga, le père du frigo populaire

Géographe de formation, option aménagement du territoire, Silvère Salga, 28 ans, s’est reconverti dans le froid et la climatisation. Il est à la tête d’une équipe ayant inventé Klymax, une chambre froide solaire multifonction faite à base de matériaux locaux et importés. «Le projet est né suite à un constat selon lequel les acteurs des filières fruits et légumes, lait, viande et poisson subissent d’énormes pertes à cause de l’absence de dispositifs de conservation de leurs produits. L’idée est d’inventer un grand frigo populaire pour résoudre se problème », explique-t-il.

Selon lui, Klymax peut être également utilisée pour la conservation de boisson, produits pharmaceutiques et la fabrication de glace. Elle fonctionne partout où le besoin s’exprime : dans les marchés et yaars, dans les abattoirs, les sites de production maraîchères et laitière, les casernes, les centres de santé, et peut être une propriété collective ou individuelle. Elle coûte entre 1,5 et plus de 60 millions en fonction du volume et de l’usage. «Son installation pourrait permettre de booster l’économie en créant 30 000 emplois directs et plus de 50 000 emplois indirects », souligne-t-il.

Jadis start-up, SALGATECH est maintenant une entreprise fournissant des solutions technologiques innovantes dans des domaines comme l’agroalimentaire, l’hydraulique et l’eau potable, le froid, le métal, l’incubation de projets, la formation professionnelle.

Le rêve de Silvère est de bénéficier d’un fonds d’investissement allant de 100 millions à 5 milliard de francs CFA pour le développement de la phase 1 de son projet. Pour cela, il a le regard tourné non seulement vers le privé mais aussi vers l’État. Il souhaite d’ailleurs que l’État adopte Klymax en faveur des acteurs du secteur agro-sylvo-pastoral et des centres de santé.

NB : suivra l’interview avec le directeur général de l’Agence nationale de valorisation des résultats de la recherche, chargée de promouvoir ces projets

 

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