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EXAMENS DU BEPC : Quand les surveillants aident les candidates à tricher

                    Dr Justin Zaïda, président du jury 99

Usage du téléphone portable, écriture sur les cuisses, copie dissimulée, calculatrice intelligente… Ces dernières années, des cas de fraude et de tentatives de fraudes sont constatés pendant les examens du Brevet d’études du premier cycle (BEPC) et du Baccalauréat.

Il est 15 heures ce mercredi 15 Juillet 2020. La sirène retentit au sein du Collège Privé Ramogd-Wende situé au quartier Patte d’Oie de Ouagadougou. Ce signal marque le début de la composition de l’épreuve écrite de ce soir, Physique/Chimie (PC) du BEPC. Le silence devient le maître des lieux. En cette période de saison pluvieuse, de fines gouttes se sont invitées au rendez-vous. La cour de l’établissement se retrouve parsemée de flaques d’eaux et de boue. Les élèves sont déjà en place dans les salles de classe pour la composition. Les esprits sont à la concentration. Difficile de ne pas apercevoir les deux policiers qui n’arrêtent pas de faire les va-et-vient dans la cour. 24 heures plutôt, ils ont été mis à contribution pour tenter de rattraper un élève pris en flagrant délit de tricherie. Le président du jury 117 Luc Konaté explique les faits : « Les surveillants l’ont pris la main dans le sac lors de l’épreuve d’anglais. L’intéressé était en connexion avec une personne à l’extérieur. Ce dernier lui envoyait les bonnes réponses. J’ai été immédiatement informé de l’affaire. Le jeune homme a été envoyé dans mon bureau. Il a reconnu les faits et n’avait pas l’air de regretter » confie-t-il. La police a été informée. Cependant au cours de son audition dans le bureau de Luc Konaté, il a simulé un malaise et a voulu prendre ses jambes à son cou. « Il faisait semblant de tousser.  La porte était ouverte et il a fui », a ajouté le président du jury 117. La police s’est saisie de l’affaire. Ses parents ont été informés puis se sont rendus au centre d’examen. Ils ont affirmé que leur fils n’a pas passé la nuit à la maison et qu’il n’a pas donné de nouvelles non plus. Le jeune homme paiera lourd pour cet acte frauduleux. Les textes stipulent qu’il risque cinq ans de suspension à l’examen du Brevet. Les examens scolaires, le Brevet d’études du premier cycle et le baccalauréat, ont toujours été l’occasion de rappel des textes. Comme à l’accoutumée, des stratégies sont établies dans l’optique d’empêcher les candidats de tricher. Selon les dires du président du jury, les surveillants sont triés sur le volet. « Nous faisons un choix judicieux pour le BEPC. On fait appel à des enseignants du primaire et également à ceux du secondaire » affirme-t-il. Aussi, renchérit-il en confiant qu’il est impératif que les surveillants soient de bonne moralité. « Pendant les examens, les surveillants sont la cible de tentatives de corruption. Il est donc nécessaire de faire appel à des personnes qui ne fléchiront pas ».

Lorsque les élèves sont en salle, le règlement intérieur est lu avant le début des épreuves. Ce rappel est censé dissuader les partisans de la courte échelle. Les instruments nouveaux tels que les téléphones doivent être éteints et rangés dans les sacs puis mis à l’écart. Le règlement est clair, si le téléphone d’un candidat sonne, il est automatiquement considéré comme un fraudeur. En plus de ces instructions, il est strictement interdit aux élèves d’apporter leurs brouillons. Ils leur sont directement remis par les surveillants. Toutes ces restrictions devraient suffire pour empêcher les élèves de tricher, mais certains d’entre eux tentent ou arrivent à déjouer la surveillance.

La tricherie 2.0

Le 15 juillet 2020, Yako ville du Passoré située à plus de 100 kilomètres au nord de Ouagadougou, est sous les feux des projecteurs. Cinq candidats du BEPC ont été mis aux arrêts après avoir triché lors de l’épreuve de mathématiques[1]. Comme le candidat du jury 117 de la capitale, c’est via leurs téléphones que ces élèves recueillaient les réponses pour le sujet. Une personne externe leur envoyait les réponses. La justice a été mise en branle.

La tricherie pendant les examens n’est pas chose nouvelle. L’évolution numérique a occasionné une évolution des méthodes utilisées par les tricheurs. Les téléphones portables sont un outil de tricherie. En dépit du fait que les élèves n’ont absolument pas le droit d’être en possession de leurs téléphones pendant les examens, certains parviennent à passer entre les mailles du filet. Les applications de messagerie telles que WhatsApp et Messenger permettent à certains candidats aux examens de communiquer avec des personnes externes afin qu’elles puissent leur donner un coup de main. Aussi, l’une des méthodes les plus utilisées consiste à prendre en photo les cours dans les cahiers. Puis le jour de l’examen, il s’agira de faire sortir le téléphone afin d’y chercher les réponses.

Vous pourriez certainement croire que lorsqu’il est question de la tricherie numérique seuls les téléphones portables sont concernés. Détrompez-vous, car d’autres nouveaux instruments permettent aux fraudeurs d’opérer. Le proviseur du lycée mixte de Gounghin Noël Dieudonné Bagué par ailleurs chef du centre de composition de son établissement qui abrite cinq jurys, les numéros 108, 109,110, 111 du baccalauréat 2020 s’est forgé au fil des ans des techniques de tricherie des élèves. Certaines techniques des élèves pour tricher ne sont pas totalement connues par les surveillants, souligne-t-il. « Il y a des élèves qui utilisent des calculatrices qui ne servent pas qu’à faire des calculs. D’autres ont des montres aux poignets et disent que c’est pour avoir l’heure. Pourtant, il s’agit de montres connectées. Par ignorance, certains surveillants se laissent parfois berner »[2]  relève Noël Dieudonné Bagué. Cette année, après avoir été informé de ce système, les surveillants ont reçu l’ordre de faire une vérification plus accrue sur ces appareils, a-t-il poursuivi. Selon nos informations, au lycée technique national général Aboubacar Sangoulé Lamizana de Ouagadougou où composent les prétendants au BAC des séries techniques, au moins deux élèves ont été pris dans les filets de la tricherie

Si la tricherie 2.0 est un choix de prédilection pour certains prétendants aux examens du BEPC et du BAC, celle classique, demeure la ruse la plus répandue. Certains élèves obtiennent les réponses par leurs voisins. D’autres recopient les cours sur des parties de leurs corps telles que les cuisses, la paume de la main ou sur des bouts de papiers qu’ils prennent le soin de dissimuler. Il arrive qu’ils échangent les réponses dans la salle d’examen via des morceaux de papier. Tout ceci sous le regard passif ou actif de surveillants.

Des surveillants complices

       Luc Konaté, président du jury 117

Il y a eu un cas de fraude dans un établissement de l’arrondissement 12 de Ouagadougou avec la complicité passive et active des surveillants selon une candidate. L’élève a confié à L’EvÉnement que pendant l’examen, des surveillants dans sa salle ont fait mine de ne rien voir pendant que des candidats s’échangeaient les réponses. Une autre révèle que les deux surveillants qui étaient dans sa salle d’examen soufflaient les bonnes réponses à quelques candidates. Elle ajoute qu’ils privilégiaient les femmes d’âge mûr. Sans doute des « candidates libres » à son avis. Elle s’est refusée malgré nos sollicitations à dévoiler l’identité des surveillants ainsi que le jury et l’établissement dans lesquels les faits se sont produits.

Le directeur général des examens et concours du ministère de l’Education nationale de l’alphabétisation et de la promotion des langues nationales, Dr Prosper Bambara, est en charge de la gestion de l’examen du BEPC. Il a été saisi de cas de fraude pendant cet examen 2020. Dr Bambara fait état d’une forme de tromperie que certains candidats au BEPC adoptent lorsqu’ils trouvent une épreuve difficile. « Quand les surveillants font la compilation des copies pour s’assurer que le nombre de candidats correspond à celui des copies dans un jury, ils se rendent comptent qu’il y a des copies qui manquent. Pourtant ces candidats ont signé la fiche de présence. Le piège est qu’ils parviennent à sortir avec leurs copies sans que les surveillants ne les aperçoivent » explique-t-il. N’ayant aucune preuve pour établir une situation de fraude, l’administration se retrouve en difficulté. « On est obligé de faire reprendre la matière au candidat. On doit les faire recomposer l’épreuve en question. Il y a des candidats qui se croient malins ». La technique de la copie perdue est souvent mise en œuvre par des postulants au BAC. Le président du jury 99 du baccalauréat 2020 au lycée Philipe Zinda Kaboré de Ouagadougou Dr Justin Zaida se rappelle d’une anecdote survenue l’année dernière dans son précédent jury. « Le jour de la composition de l’épreuve de mathématique, nous nous sommes rendus compte qu’une feuille de copie manquait. Après vérification, nous avons constaté que l’élève avait signé sur la fiche de présence mais sa copie était introuvable. Nous l’avons convoqué, pour lui poser des questions. Mais il a juré avoir remis sa feuille de copie à la surveillante » relate-t-il. Perplexes, les membres du jury font une investigation et retrouvent finalement la copie déchirée dans une poubelle, non loin de la salle de classe où l’élève composait. Incapable de nier face à une preuve aussi accablante, l’individu reconnaîtra les faits. « Il voulait nous faire porter le chapeau et nous obliger à lui faire recomposer la matière », conclut le président du jury 99 du BAC. L’Office du baccalauréat a été saisi. Le candidat a écopé d’une suspension à l’examen du premier diplôme universitaire. La vigilance et la rigueur des surveillants pourraient être une solution, selon l’enseignant.

Fortunée BATIONO

Encadré

A qui la faute ? 

La fraude pendant les examens du Brevet d’études du premier cycle (BEPC) et du baccalauréat est courante chaque année au Burkina Faso. Les services officiels du ministère en charge de l’éducation pour l’organisation du BEPC et celui de l’enseignement secondaire, en charge du BAC n’ont pas été en mesure de nous fournir des données sur les cas de fraude ou de tentative de fraude aux examens scolaires. Si aucune statistique n’est disponible, la tricherie va de manière croissante, à en croire certains enseignants. Pour ces enseignants, la tricherie est dans une tendance à la « normalisation » dans les mœurs des élèves.

La Dr Awa Carole Bambara, chercheure en sciences sociales et enseignante en anglais, a été sollicitée à plusieurs reprises comme présidente de jury aux examens du BEPC et du BAC. Elle a aussi participé à des corrections d’épreuves de BAC au cours de plusieurs sessions. Selon son analyse, plusieurs facteurs favorisent l’acte de fraude pendant les examens. Il se situe au niveau de la famille. « Les parents transposent leurs rêves sur les enfants. Ils forcent leurs progénitures à tout faire pour y arriver. L’extrême pression fait disparaitre la motivation, et cela se transforme en un devoir pour travailler pour le parent et non comme un plaisir d’apprendre. Cette situation peut conduire à la tricherie ». Elle pointe du doigt les éducateurs dans cette pratique. « Il y a des apprenants qui détestent certaines matières à cause du professeur par exemple. Il y a des enseignants qui ne peuvent pas transmettre des connaissances à l’apprenant. Cela peut le démotiver. Je sais qu’il y a des élèves qui détestent les mathématiques par exemple, pas parce qu’elles sont difficiles mais à cause du professeur. Si un enfant déteste l’enseignant, ça dépend du comportement de ce dernier » poursuit-elle.

Pour réduire considérablement la fraude pendant les examens, Dr Awa Carole Bambara propose des pistes de réflexion. « L’enfant ne nait pas tricheur, il devient tricheur. C’est à la société de l’accompagner pour qu’il ne développe pas la tricherie. Au niveau de la famille, on doit motiver les enfants à la maison à apprendre honnêtement sans leur mettre la pression. Il y a des élèves modèles que nous pouvons mettre sur la scène afin qu’ils soient des exemples pour d’autres ».

Difficile de mesurer l’impact de la fraude pendant les examens du BEPC et du BAC sur la société burkinabè. Mais il est indéniable que si le nombre de fraudeurs s’accroit au fil des années et qu’ils ne sont pas inquiétés, des conséquences ne tarderont sans doute pas à se ressentir. L’une des probabilités est que cela engendrera une baisse de la qualité des ressources humaines, la tendance à la courte échelle avec son lot de pratiques destructrices pour le pays notamment la corruption, le favoritisme, la surfacturation, le népotisme, les détournements.  Il est donc impératif que les acteurs du système éducatif prennent la mesure de la situation pour ne pas banaliser ou négliger le problème. Dans le cocon familial, les parents devraient, eux aussi s’impliquer davantage dans l’inculcation de l’intégrité, valeur fondamentale du peuple Burkinabè.

FB.

[1] Source Agence d’information Burkinabè(AIB)

[2] Les montres connectées permettent de recevoir et d’émettre des appels ou des messages

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