BARKE SORE : Ce héros malgré lui

Ceux qui fuient les attaques terroristes rejoignent souvent leurs parents installés dans les grandes villes des régions touchées et occasionnent des       charges qui ne sont pas toujours à la portée de leurs hôtes.

A la date du 25 mars 2020, les chiffres officiels estiment à 187 591 le nombre de déplacés internes pour le chef-lieu de la région du Centre-nord sur plus de 830 000 que compte le pays. Ces chiffres font de Kaya, la ville abritant le plus grand nombre de personnes ayant fui les attaques des groupes armés. Passé donc les moments d’affliction liés à la perte de leurs proches, certaines personnes ont dû vite se remobiliser pour prendre soin des survivants.  Barké Soré fait partie de ces héros malgré eux. Au milieu de ses difficultés quotidiennes pour joindre les deux bouts avec son maigre salaire d’instituteur, il s’est retrouvé du jour au lendemain à s’investir matériellement et financièrement dans l’accueil de 80 personnes de sa famille, rescapés d’une attaque le 25 juillet 2019 à Dibilou.

Barké Soré enseigne, depuis 2003, à l’école primaire publique du secteur n°6 de Kaya, à 37 kilomètres de son village Dibilou. En ce mois de juillet 2019, il était toujours dans les nuages après le succès au baccalauréat de sa fille. Sous prêt bancaire, il devait inscrire une nouvelle ligne de dépense dans son salaire mensuel pour les études universitaires de son premier enfant qui envisage s’inscrire en agronomie au Centre universitaire polytechnique de Ziniaré, région du Plateau Central.

Au milieu de sa femme et de ses de quatre enfants, il menait une vie paisible jusqu’au jeudi 25 juillet 2019 où le ciel lui est tombé sur la tête. Ce jour-là, à la tombée de la nuit, des hommes armés font irruption dans son village en tirant à bout portant sur les populations aux mains nues. Ils ont également incendié le marché. Le bilan officiel de l’époque faisait état de quinze personnes tuées. Mais pour Barké le nombre des victimes est passé à vingt car certains fuyards ont été rattrapés, exécutés et leurs corps retrouvés quelques jours plus tard.  Dès l’apparition du soleil vendredi, les populations ont commencé à quitter le village pour se réfugier à vingt-sept kilomètres plus loin, à Pissila dont relève Dibilou, à Barsalogho situé à 12 km et Kaya. « Toute ma grande famille s’est retrouvée à Kaya dans la soirée », lâche Barké, le choc toujours vivace malgré l’écoulement du temps.

En cette matinée du dimanche 12 juillet 2020, c’est au milieu de sa cour au quartier Karbaguelé de Kaya qu’il revient sur la situation. Comme une catharsis, le sourire ne quitte pas les lèvres de ce quadra. Ce jour-là particulièrement, où il était tiré à quatre épingles pour honorer son seigneur, sa joie de vivre était bien contagieuse. Pourtant, son air jovial cache bien une douleur intense. A plusieurs reprises, il lui a fallu marquer une pause, retenir son souffle ou s’exclamer pour trouver des réponses à certaines questions. Sa « grande famille » en nombre, c’est quatre-vingt personnes avec effets vestimentaires, basse-cours et bergerie. Il faut jongler avec ce beau monde dans son espace de 400 mètres-carrés dont une partie est occupée par sa maison « chambre-salon » de vingt tôles et un magasin de dix tôles. En plein hivernage, la situation est bien plus complexe. « On a fait rentrer les bagages dans le magasin. Les femmes dormaient au salon et les hommes se débrouillaient dans la cour. Ils rentraient quand il y avait la pluie et ressortaient immédiatement après », affirme l’enseignant, pour expliquer la gymnastique à faire pour se tirer d’affaire.

Barké Soré : « Vivement la sécurité pour
que les gens puissent repartir chez eux ».

Il fallait également résoudre la question de l’alimentation. La maison avait comme provision un sac de riz et un sac de maïs.  Deux voisins sont venus ajouter un sac de maïs chacun. Le petit frère de Barké en poste à Bobo a envoyé 30 000 F CFA pour l’achat du bois. Malheureusement, cette mobilisation a permis à peine de faire bouillir la marmite. « En six jours tout est fini. On a commencé à vendre les moutons pour acheter du mil au marché », se souvient l’instituteur.  Dès que le soleil se lève, l’objectif était donc de trouver le minimum à manger pour atteindre le lendemain. La vie au jour le jour, de vacillement en vacillement, va durer au moins une trentaine de jours pendant lesquels il n’y avait que les revenus du père de famille pour assurer la pitance quotidienne. Tant bien que mal, il a réussi à faire bouillir la marmite.

La gratuité des soins des femmes et des enfants de moins de cinq ans, en vigueur depuis 2016 au Burkina, devait soulager la prise en charge sanitaire de ces déplacés de Dibilou. Malheureusement les produits ne sont pas toujours disponibles et cela occasionne des dépenses supplémentaires, se rappelle Barké : « Un jour, j’ai accompagné une vieille au dispensaire et ce sont les gants seulement qu’on a pu nous donner. Il fallait chercher le reste des médicaments dans les pharmacies de la ville ». Entre temps, des sous venus de la diaspora du village en Côte d’ivoire permettent de supporter certaines charges de façon ponctuelle.

L’idéal, rentrer à la maison !

Pendant que les équations alimentaire et sanitaire des déplacés cherchaient résolution, il fallait également songer à les reloger « convenablement ». Cinq cours, de 300 à 500 mètres-carrés avec des maisons de 16 à 50 tôles, ont été trouvées. Trois d’entre elles ont été gracieusement offertes par des connaissances de Barké Soré. Une partie de ses parents les occupent. Pour les deux autres cours,  il faut s’acquitter d’un loyer mensuel de  10 000 F CFA.  Les quatre-vingt personnes ont été réparties entre les cinq cours. Seuls les plus jeunes sont restés dans la maison de l’instituteur. Personne n’a encore les commodités de chez lui certes, mais tout le monde est maintenant à l’abri des intempéries. Chacun a au moins de la place pour une nuit paisible. La journée de dimanche, jour de culte, toutes les maisons étaient vides. Aucune trace des occupants pendant la visite guidée avec leur « tuteur officiel ». Si les portes ne sont pas hermétiquement fermées, ce sont des moutons et des poulets qui y régnaient en maître.

A partir de décembre 2019, soit quatre mois après l’attaque de Dibilou, le Programme alimentaire mondial (PAM) est venu à la rescousse des déplacés avec un don mensuel de vivres. Ce soutien en nature s’interrompt en mars 2020. Les vivres seront remplacés par une allocation de 64 000 F CFA par concession. Malheureusement, seules deux cours sur les six qui abritent les membres de la famille Soré bénéficient de cette aide financière. Les autres n’ont pas été prises en compte malgré le recensement. Le cumul des deux allocations gère en grande partie les charges de toute la « grande famille Soré ».

Une année après les faits, les déplacés se sont plus ou moins adaptés à leur nouvelle vie. Les femmes lavent le linge dans les ménages. Les hommes offrent leurs forces sur les chantiers de construction. Douze élèves ont été recensés et réinscrits dans des écoles de la ville de Kaya. Cela pourrait laisser croire que ces gens qui ont dû abandonner tout derrière eux ont repris une vie normale. Que nenni ! « Leur besoin principal reste la nourriture alors que cela fait deux saisons qu’ils n’ont pas cultivé. Notre souhait est qu’il y ait la sécurité pour que les gens puissent repartir chez eux », clame, sans hésiter, Barké Soré.

Moumouni SIMPORE

Voir aussi

Mogtéodo : Le calvaire des populations affectées par le projet aurifère de Bomboré

Expropriation de champs agricoles contre des compensations financières jugées dérisoires, non respect de l’arrêté conjoint …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *